Dérive démocratique

Rabaska



Par la décision intérimaire rendue publique le jeudi 20 septembre, la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ) refusait de dézoner les terrains à vocation agricole que convoitent les promoteurs du projet Rabaska. Jeudi dernier, en retirant le dossier de port méthanier Rabaska des mains de la CPTAQ, le gouvernement Charest a lancé un signal sans équivoque quant à sa décision finale.
Depuis la publication du rapport du BAPE, en août, le projet a fait couler beaucoup d'encre, tant de la part des groupes qui approuvent le projet que de ceux qui s'y opposent. Je me restreindrai à commenter deux aspects du traitement de ce sujet qui me semblent mettre en péril les fondements mêmes de notre système démocratique ainsi que la capacité des citoyens à exercer et à faire valoir leur esprit critique.
Le premier élément qui me semble particulièrement préoccupant est la manière dont le gouvernement Charest s'entête, pour une bouchée de pain, à réaliser ce projet. Faisant siens les arguments des promoteurs selon lesquels le Québec doit diversifier ses approvisionnements de gaz naturel et favoriser la libre concurrence en vue d'une baisse des prix du gaz naturel (bien-fondé de la présence de deux, voire de trois ports méthaniers au Québec), voici qu'on invoque l'urgence pour justifier la décision gouvernementale. Selon le ministre Claude Béchard, il faut tout mettre en oeuvre pour s'assurer que le Québec entre dans la course aux contrats d'approvisionnement en gaz naturel, qui lui permettra de relancer son développement économique.
Il y a quelques problèmes avec cette formulation de la réalité. D'une part, ce n'est pas le Québec, ni comme État, ni comme collectivité, qui fait partie de la course aux contrats d'approvisionnement en gaz naturel. Ce sont bien les promoteurs du projet Rabaska: Enbridge, Gaz de France et Gaz Métro. D'autre part, les arguments invoqués par les promoteurs et ses défenseurs deviennent, dans le discours du gouvernement Charest, les intérêts du Québec tout entier.
Depuis quand les Québécois ont-ils intérêt à augmenter les émissions de GES produits sur leur territoire? À mettre en danger leur propre santé et celle de leurs concitoyens? À ne pas engager les entreprises à s'assurer de respecter les meilleures pratiques de leur secteur d'activité? Alors qu'aucun port méthanier français n'est situé à moins de deux kilomètres des résidences les plus proches et qu'aucun de nos deux gouvernements n'a encore édicté de normes particulières relatives à l'encadrement du secteur du gaz naturel liquide au pays, comment le gouvernement québécois peut-il avoir développé un problème de vision aussi grave en en venant à confondre les intérêts de ceux qui l'ont élu avec ceux de trois entreprises dont l'objectif ultime est et demeurera le profit?
L'autre grand enjeu sur lequel il me semble crucial de revenir est le traitement de ce projet par les médias, notamment nationaux. On a peu ou pas fait de cas de ce dossier. On l'a étudié et traité comme un phénomène purement économique et régional alors qu'il aura des impacts irrémédiables sur l'ensemble de la société québécoise et que les enjeux qu'il soulève sont d'une importance névralgique pour l'avenir et le devenir du Québec.
Comment une population peut-elle estimer vivre en démocratie quand ceux-là mêmes qu'elle élit sont manipulés par les mêmes hommes qui contrôlent les grands médias? Qu'on donne peu l'occasion à ceux qui s'opposent de se faire entendre publiquement et sur une base nationale? Et que, par conséquent, la capacité des citoyens à se faire une idée qui leur soit propre, à exercer leur esprit critique à partir des différentes facettes d'un tel projet, est noyée derrière l'impératif du développement économique et de la lutte contre le prétendu immobilisme dont le Québec d'aujourd'hui souffrirait?
Bref, en dessaisissant la CPTAQ du dossier Rabaska alors que celle-ci avait émis un jugement provisoire qui allait à l'encontre de la volonté des élus municipaux de Lévis et des promoteurs du projet, le gouvernement Charest a une fois de plus prouvé qu'il demeure le fidèle bras droit des entreprises et des promoteurs. En attendant le dézonage annoncé d'une partie du territoire agricole lévisien en faveur de Rabaska, réjouissons-nous: nous pourrons manger du gaz naturel liquide! À ce compte-là, il faudrait peut-être envisager de planter une pancarte format géant annonçant que le Québec est à vendre...
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Catherine Foisy, Professeure de science politique au Collège international des Marcellines (CIM)


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