Un projet indiscutablement discutable - De Gazprom à Rabaska

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Rabaska



En ce début d'année 2009, avec la crise du gaz impliquant Gazprom et l'Europe, et dans la foulée de la sortie du documentaire La Bataille de Rabaska réalisé par Martin Duckworth et Magnus Isacsson, nous croyons opportun de faire le point sur l'évolution des choses en ce qui a trait au projet du terminal méthanier Rabaska. Les nombreuses contradictions et questions restées sans réponses dans ce dossier sont plus que jamais d'actualité.
En voici plusieurs:
1- «Russia has halted all gas supplies to European countries including Turkey and Greece.» Voilà ce que titre le Telegraph de Londres du 7 janvier 2009. La situation dans laquelle se retrouvent l'Ukraine et l'Europe de l'Ouest dans le conflit qui oppose Gazprom au gouvernement ukrainien est kafkaïenne. Il est de notoriété publique que Gazprom est le bras politique du gouvernement russe et que ce gouvernement en use et en abuse partout où il le peut. Et nous voudrions devenir dépendants d'eux pour notre sécurité énergétique? Nous serions très curieux de savoir ce que MM. Béchard, Charest et Mme Brochu pensent de ce qui se passe là-bas.
2- Nous l'affirmons depuis des années: fonder notre sécurité énergétique sur l'importation d'un produit au prix très volatil, sur lequel nous n'avons aucun contrôle et appelé à grimper, est une erreur monumentale. La nouvelle OPEP du gaz, appelée Forum des pays exportateurs de gaz (FPEG) et dont le but avoué est de hausser son prix, nous conduit droit à la catastrophe économique, sans compter que l'argent qui pourrait être affecté au développement des énergies vertes ira dans cette ressource du passé, polluante et émettrice de gaz à effet de serre.
3- Les retards pour diverses raisons techniques et économiques repoussent l'ouverture éventuelle du terminal méthanier à 2014, voire 2017 et même plus loin. Certains experts doutent même que le projet de Shtokman, d'où proviendrait le gaz de Rabaska, soit réalisable. Par ailleurs, des spécialistes du milieu du gaz de l'Ouest canadien ont dit, lors des audiences du BAPE, qu'il y avait chez eux des réserves pour environ 70 ans. Les commissaires, apparemment sourds à ces informations, se sont plutôt fiés au promoteur qui affirmait qu'il ne restait au pays du gaz que pour sept ans. S'il n'en reste vraiment que pour sept ans, comment ferons-nous si le terminal méthanier ne peut ouvrir qu'en 2017 ou plus tard?
4- Devant le BAPE, Glenn Kelly, de Rabaska, a juré sur ses grands dieux «qu'aucune molécule de gaz naturel importée ne serait jamais exportée aux États-Unis». Or, nous le savons maintenant, c'est faux. Les déclarations publiques des porte-parole de Gazprom, selon lesquelles ils voient Rabaska comme la porte d'entrée de l'Amérique du Nord, devraient convaincre les plus sceptiques.
5- Claude Béchard, ministre des Ressources naturelles, Sophie Brochu, présidente de Gaz Métropolitain, et certains autres représentants et alliés du promoteur ont affirmé que le but de ce projet était la diversification du portefeuille énergétique du Québec afin d'accroître notre sécurité dans ce domaine. Or, comme l'a clairement démontré, entre autres, l'étude de Gordon Laxer, c'est plutôt le contraire qui se passera si on fait le choix de se fier à l'importation pour nous fournir en gaz naturel, à cause de la clause de proportionnalité de l'ALENA. Une autre affirmation des promoteurs qui est démentie.
6- En matière de lutte contre les changements climatiques, Rabaska ferait reculer encore plus le Québec en accroissant ses émissions de gaz à effet de serre. Malgré les déclarations de la ministre Beauchamp, nous n'atteignons déjà pas les objectifs de Kyoto, ni en matière de tonnage ni en matière d'échéancier.
7- Le programme de conversion du mazout vers le gaz présenté par les ministres Béchard et Beauchamp, qui devait faire en sorte de rendre le projet d'importation de gaz naturel «acceptable», se révèle n'être qu'un pétard mouillé, relevant plus de l'exercice de relations publiques que d'un réel programme vert. Par ailleurs, les chiffres sur les émissions de gaz à effet de serre et les matières polluantes présentés par le promoteur de Rabaska laissent penser qu'ils ont été fortement minimisés, lorsqu'on les compare avec d'autres études sur des projets similaires.
8- Dès le début, Jean charest et Claude Béchard ont prétendu que la nature privée du projet faisait en sorte qu'ils préféraient ne pas se prononcer sur ses tenants et aboutissants et rester neutres. Pourtant, avant même les audiences du BAPE, ils se sont tous les deux prononcés en faveur du projet. Belle neutralité.
Pis, alors qu'ils prétendaient qu'un accord entre Rabaska et un fournisseur de gaz naturel liquéfié constituait une entente entre deux entreprises privées et qu'ils ne s'en mêleraient pas, ce sont précisément ces deux hommes qu'on a vus serrer la main de M. Medvedev au moment de la signature de l'entente préliminaire, lors de la visite du représentant de Gazprom.
9- Par ailleurs, le GIEC a demandé aux pays industrialisés de laisser l'utilisation du gaz naturel aux pays émergents, afin que ces derniers puissent cesser d'utiliser le charbon. Plutôt que de favoriser l'expansion du gaz naturel au Québec, le gouvernement devrait donc favoriser le développement des énergies du XXIe siècle.
Conclusion, tous ces arguments ne font que confirmer ce que nous répétons depuis des années: la réalisation du projet Rabaska est insensée et ne servira que les promoteurs à notre détriment collectif. MM. Charest, Béchard et Mme Brochu oseront-ils répondre à ces questions ou continueront-ils à se taire ou à employer la langue de bois? Une réponse laconique du type: «Ce n'est pas la même chose...» ne suffira pas.
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Michel Duguay et Denis L’Homme, Professeur en génie électrique, Université Laval et Ancien sous-ministre à l'Énergie
Jacques Levasseur, Porte-parole, Coalition Stop au méthanier (COSAM)
André Bélisle, Président, AQLPA
Daniel Breton, Écologiste


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