Qui doit participer au débat des chefs?

Débat des chefs - Québec 2007



À toutes les élections, l'organisation du débat télévisé soulève la question du nombre de chefs invités à y participer. Le législateur, pour ne pas entraver la liberté de la presse, s'est refusé à légiférer sur cette question, ce qui explique qu'il n'y ait aucune référence au débat télévisé dans la loi électorale du Québec. Par ailleurs, le législateur, dans un souci d'équité, a réglementé la distribution du temps d'antenne mis gratuitement à la disposition des partis. L'article 423 prévoit que les télédiffuseurs doivent «offrir un tel service de façon équitable aux partis représentés à l'Assemblée nationale et aux partis qui ont recueilli au moins 3 % des votes valides aux dernières élections générales».

Les débats télévisés étant du temps d'antenne gratuit, le Directeur général des élections refuse d'intervenir dans l'organisation du débat et s'en remet au consortium des télédiffuseurs. Les chaînes n'invitent donc que les chefs des partis représentés à l'Assemblée nationale.
Mais le consortium des télédiffuseurs n'est pas le seul décideur. Il doit s'entendre avec les partis qui répondent à ces critères et négocier la formule du débat et le nombre de participants. Ainsi, en 1985, même si le Parti indépendantiste était représenté à l'Assemblée nationale, il n'y a pas eu de débat télévisé parce que le PLQ et le PQ n'ont pas voulu donner de visibilité à ce jeune parti.
Les chefs de parti qui sont exclus du débat en vertu de cette clause protestent et dénoncent cette injustice qui les prive d'une tribune médiatique exceptionnelle. Ne pas être vu au débat des chefs affecte la crédibilité de ces partis qui ne sont pas admis à cette grande messe médiatique. Cela crée deux classes de partis: les partis sérieux qui ont une chance d'accéder au pouvoir et les autres, marginaux, qui ont peu de chances de faire élire un seul député. Il y a en quelque sorte une barrière à l'entrée dans le système politique, et un parti doit faire la preuve de sa pertinence avant de pouvoir accéder au partage du temps d'antenne.
L'intérêt du public serait-il mieux servi si on abolissait cette restriction? Les petits partis soutiennent que les électeurs devraient avoir connaissance de toutes les offres politiques sur le marché électoral pour faire un choix éclairé. Mais si cette logique en apparence irréfutable était appliquée, il faudrait alors admettre au débat tous les partis qui présentent des candidats aux élections. On ne voit pas très bien au nom de quoi il faudrait pratiquer une discrimination entre les petits partis et accepter les verts et Québec solidaire et exclure d'autres formations comme le Parti communiste, le Parti marxiste-léniniste ou le Bloc Pot, par exemple. Les dirigeants des verts ou de Québec solidaire rétorqueront sans doute que leurs inclusion se justifierait par l'intérêt que les médias leur accordent ou les résultats des sondages, mais ces critères de sélection seraient tout aussi arbitraires que ceux prévus dans la loi qui les empêchent eux-mêmes de participer. Il ne serait d'ailleurs pas indiqué de se fier aux sondages, compte tenu des marges d'erreur pour décider qui participe. Les résultats du dernier scrutin général sont à cet égard un indicateur plus fiable. Quoi qu'il en soit, pour répondre au voeu de justice de Françoise David, il faudrait donc accepter une douzaine de participants.
Cette profusion de discours enlèverait tout son sens au mot «débat». On assisterait à une série de prises de position parallèles sans qu'il y ait de discussion cohérente entre les options en présence. L'électeur ne serait pas nécessairement mieux servi, car il pourrait difficilement évaluer de façon comparative les multiples positions sur une foule d'enjeux. Cette forme de débat polyphonique ou de conférence de presse parallèle mobiliserait moins l'intérêt des électeurs et diluerait l'attention des téléspectateurs qui, il faut le reconnaître, sont attirés par l'affrontement des chefs.
Il semble y avoir une relation entre le nombre de chefs qui participent au débat et le degré d'intérêt des téléspectateurs. Ainsi, les débats qui, aux élections fédérales, ont opposé trois chefs ont attiré plus de deux millions de téléspectateurs québécois, mais l'auditoire est tombé à un million lorsque le nombre de chefs est passé à cinq. De même, le débat du 31 mars 2003 avec trois chefs a attiré plus de deux millions d'auditeurs. Si on en juge par l'expérience passée, on peut douter que l'augmentation du nombre de chefs dans le débat télévisé accroisse le nombre d'auditeurs, et il est fort probable que la multiplication réduise en fin de compte le degré d'information des électeurs, qui seraient moins nombreux à s'exposer aux discours électoraux.
Il faut enfin rappeler que l'exclusion du débat n'est pas nécessairement un handicap pour un nouveau parti. Lors de sa première présence électorale, le chef de l'ADQ avait plutôt capitalisé sur son absence au débat pour accroître son capital de sympathie. Le débat sur le débat a attiré l'attention du public sur son parti et fait passer les intentions de vote à son endroit de 3 % à 9 %. Même s'il n'a pas participé au débat télévisé, ce parti a réussi à s'imposer de façon durable dans la vie politique québécoise. La participation au débat ne décide pas de la vie ou de la mort des partis. Les partis qui satisferont aux critères de la loi pourront espérer participer au débat lors du prochain scrutin, qui pourrait avoir lieu dans quelques mois advenant l'élection d'un gouvernement minoritaire.
Denis Monière, Professeur au département de science politique de l'Université de Montréal


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