LE SOLEIL - RÉPLIQUE

Personne ne veut faire du français d'ici une langue distincte, Mme Paquot!

Personne au Québec, contrairement à ce que madame «Paquot affirme dans son pamphlet aux relents colonialistes, ne songe à faire du français d'ici une langue distincte!», souligne l'auteur

Le «français québécois standard»



Les rares fois où la linguiste [Annette Paquot prend position publiquement->12341], c'est toujours pour dénoncer avec véhémence le fait que le français des Québécois persiste à maints égards à se distinguer de celui des Français.
Par une curieuse association d'idées qui pourrait échapper au lecteur non averti, madame Paquot relie ce qu'elle appelle le «séparatisme» linguistique au «séparatisme» politique. À vrai dire, elle craint comme la peste tout ce qui s'apparente à l'expression d'une identité québécoise distincte. Ce n'est guère surprenant quant on sait qu'elle collabore aussi à Cité libre, la plus fédéraliste des revues québécoises, dont feu Pierre Eliott Trudeau compte parmi les fondateurs.
La moindre vue d'un seul spécimen d'indépendantiste québécois suffisait à donner de l'urticaire à cet homme qui aura pourtant aussi été le plus grand nationaliste et «séparatiste» canadien (par rapport aux États-Unis) que le Canada ait connu. Les symptômes de cette maladie se sont depuis longtemps manifestés chez madame Paquot, une professeure qui, j'ose l'espérer, me pardonnera de féminiser son titre professionnel par l'emploi de l'affreux québécisme que constitue l'ajout d'un «e» final.
Reste la question de savoir s'il y a bel et bien des différences entre ces deux variétés de français. Par souci de brièveté, je la renvoie au Dictionnaire québécois-français, ouvrage que son collègue et ami Lionel Meney a précisément fondé sur cet écart. Je suis d'accord avec lui pour dire que nous devrions davantage insister sur nos similitudes que nos différences, mais pourquoi les gommer rageusement ? Madame Paquot s'ennuie peut-être de l'accent wallon de la Belgique, son pays natal, mais je suis navré de lui apprendre que jamais les Québécois ne retrouveront un lexique et une prononciation identiques au «doux parler de France» ou de Belgique…
Cachez ces saletés qu'on ne saurait voir
Les propos du brûlot de madame Paquot nous ramènent tout droit à la pensée des fondateurs de l'Académie française. Quand Valentin Conrart établit en 1635 la charte de l'institution à la demande du cardinal de Richelieu, il lui donne pour mission de «nettoyer la langue des ordures qu'elle a contractées dans la bouche du peuple ou la foule des palais».
Résultat : des 40 000 mots utilisés au XVIe siècle par Rabelais dans ses cinq romans — pleins d'«ordures» sous forme de néologismes et d'emprunts aux patois, faut-il croire —, il n'en restera que 2000 dans les douze tragédies de Jean Racine cent ans plus tard, ce «classique des classiques» tout à fait soumis aux dictats puristes de l'Académie. La lignée des puristes enfanta des dictionnaires prescriptifs; l'autre lignée, déchue pendant les siècles qui suivirent, fut inaugurée par Antoine Furetière. En 1660, il proposa un dictionnaire descriptif du français tel qu'on l'utilisait, et non celui d'un français idéal mais désincarné.
Personne au Québec, contrairement à ce que madame Paquot affirme dans son pamphlet aux relents colonialistes, ne songe à faire du français d'ici une langue distincte! Nul n'accorde plus de crédit aux Léandre Bergeron de ce monde, mais de là à condamner les dictionnaires spécifiques, il y a une marge! Ils sont souvent riches, collés à la réalité d'ici sans décalage, pertinents et même utiles. C'est du moins ce que pense le Belge Alain Rey, du Robert. Après tout, les anglophones, les hispanophones et les lusophones des Amériques ont des dictionnaires qui décrivent leurs usages…
Je me demande bien quel péché les Québécois ont bien pu commettre pour ainsi se mériter constamment la vindicte des puristes... Peut-être celui qu'on leur ait préféré la Guadeloupe et la Martinique, là où l'on a pendant longtemps réussi à émasculer le créole?
(Photothèque Le Soleil)

Jean-François Vallée
Professeur de français

Québec

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Jean-François Vallée est professeur de littérature québécoise et française au niveau collégial depuis 1995. Son ambition de pédagogue consiste à rendre les étudiants non seulement informés mais objectivement fiers de la culture dans laquelle ils vivent. Il souhaite aussi contribuer à les libérer de la relation aliénante d'amour-haine envers leur propre culture dont ils ont hérité de leurs ancêtres Canadiens français. Il a écrit dans le journal Le Québécois, est porte-parole du Mouvement Quiébec français dans le Bas-Saint-Laurent et milite organise, avec la Société d'action nationale de Rivière-du-Loup, les activités de la Journée nationale des patriotes et du Jour du drapeau.





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