3e Journée québécoise des dictionnaires

Les dictionnaires de la langue française au Québec - Un ouvrage dresse le portrait du français de la Nouvelle-France à aujourd'hui

Une équipe internationale a été réunie pour écrire une page d'histoire

Le «français québécois standard»

Chaque fois qu'elle organise la Journée québécoise des dictionnaires, Monique C. Cormier, professeure titulaire au département de linguistique et de traduction de l'Université de Montréal, tient à ce qu'il reste des traces écrites de l'événement. Cette année, l'ouvrage collectif Les dictionnaires de la langue française au Québec -- De la Nouvelle-France à aujourd'hui sera lancé par les Presses de l'Université de Montréal le jour du colloque. Un livre plus complet que de simples actes de la journée.
L'ouvrage collectif Les dictionnaires de la langue française au Québec -- De la Nouvelle-France à aujourd'hui contient «les interventions des différents participants à la 3e Journée québécoise des dictionnaires, mais aussi des contributions inédites de spécialistes qui traitent de sujets complémentaires pour que le tout forme un ensemble cohérent», explique Jean-Claude Boulanger, codirecteur de ce livre avec Monique C. Cormier.
L'ouvrage recense les trois grandes étapes de l'histoire des dictionnaires de langue française au Québec. «D'abord, il y a eu, entre 1753 et 1850, la période où on relevait surtout les écarts de langage. Ensuite, 1880 à 1930 a été l'époque des glossaires qui contenaient tous les mots particuliers utilisés par les Canadiens français. Enfin, il y a la période moderne, de 1930 à aujourd'hui, où la lexicographie est plus affirmée, plus scientifique et plus diversifiée, avec l'édition notamment du premier dictionnaire général de langue française au Canada, en 1957, par Louis-Alexandre Bélisle. Le portrait général de la situation est dressé par mon collègue Claude Poirier», indique M. Boulanger, professeur de linguistique à l'université Laval.
Des contributions inédites
Les codirecteurs de l'ouvrage ont aussi eu l'audace d'aller chercher des spécialistes de l'étranger pour obtenir leur point de vue sur des questions linguistiques québécoises. «Les Québécois ont beaucoup écrit sur leurs propres dictionnaires, mais nous trouvions intéressant d'avoir le regard de gens de l'extérieur, pour être moins nombrilistes. Il y a donc trois Français et un Allemand qui collaborent au livre», précise Jean-Claude Boulanger.
Parmi les interventions complémentaires, notons celle de Gabrielle Saint-Yves, à qui on a confié le mandat d'étudier l'image de l'identité féminine dans les glossaires publiés au Québec entre 1880 et 1930. M. Boulanger a également voulu savoir quels dictionnaires la noblesse française apportait sur les bateaux lorsqu'elle venait en Nouvelle-France. Le chercheur Marcel Lajeunesse a relevé le défi et nous fait connaître dans l'ouvrage les plus grands collectionneurs et le rôle important de conservateurs qu'ont joué les établissements religieux.
La Conquête et ses conséquences sur la langue
Après la Conquête, en 1760, les relations entre le Canada français et la France ont été coupées pendant plus de 100 ans. Cette rupture et l'arrivée des Anglais ont inévitablement influencé la langue française parlée dans la province, et l'ouvrage aborde ce thème sous différents angles. «Des mots anglais qui n'avaient pas leur pendant français se sont intégrés au langage, par exemple, en politique, le mot "whip"», explique M. Boulanger.
Lorsque les Canadiens français ont rétabli les ponts avec les Français, environ 150 ans plus tard, ils se sont aperçus rapidement des différences entre le français d'ici et le français du vieux continent.
«En France, la langue a continué d'évoluer. Certains mots ont disparu du vocabulaire, comme le verbe "garrocher", alors qu'ils sont restés courants au Canada français. En fait, dans la province, le français utilisé est resté traditionnel et conservateur. Lorsque les Canadiens se sont rendu compte de cela, ils se sont demandés s'ils parlaient mal. C'est alors que s'est développée une grande insécurité et, finalement, un complexe linguistique», affirme le spécialiste.
Les réalités québécoises dans les dictionnaires
Tous ces bouleversements par rapport à la langue ont évidemment influencé la production d'ouvrages lexicographiques au Québec, comme l'explique dans le livre Louis Mercier, de l'Université de Sherbrooke. À la suite de la découverte de ces différences, un mouvement de rectification langagière a été lancé, avec la publication de différents écrits de type correctif, jusqu'à ce que l'élite canadienne-française remette en question la condamnation des particularismes canadiens. Enfin, la publication en 1880 du glossaire d'Oscar Dunn a ouvert la porte à une approche moins puriste, plus curieuse par rapport aux particularismes du français canadien.
Au fil des ans, les ouvrages ont continué d'évoluer et de plus en plus, les mots et les expressions propres au Québec ont été répertoriés, expliqués, etc. À un point tel que bien des Québécois constataient leurs différences et que leurs mots ne se retrouvaient plus dans les dictionnaires français.
«Les Québécois ont donc commencé à adapter des dictionnaires français pour permettre aux élèves des écoles de s'y retrouver davantage. Par exemple, si au mot "bus", on trouvait une image d'un bus français qui ne signifiait rien chez nos jeunes, alors on changeait l'image pour celle d'un bus québécois», explique M. Boulanger.
Finalement, ce travail d'adaptation s'est poursuivi pour les autres dictionnaires généraux afin d'enrayer la frustration provoquée par certaines définitions. «Par exemple, on a cessé de définir le mot canadien-français "mitaine" seulement par le mot français "moufle"», poursuit-il.
Maintenant, avec le projet de dictionnaire du français standard en usage au Québec de l'Université de Sherbrooke, la lexicographie québécoise ira encore beaucoup plus loin.
«Nous sommes maintenant rendus à expliquer les mots en fonction de la perception qu'on peut avoir du français ici et c'est entre autres ce qu'expliquent dans notre ouvrage collectif les professeurs qui travaillent sur ce projet, ajoute Jean-Claude Boulanger. Par exemple, dans les dictionnaires français, l'adjectif "nordique" réfère aux pays du nord de l'Europe, spécialement de la Scandinavie, alors que chez nous, ça ne réfère pas simplement à ça. Les gens de l'Université de Sherbrooke ajoutent donc une vision nord-américaine aux définitions dans cet ouvrage très attendu, dont une première version doit sortir cette année.»
Collaboratrice du Devoir


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