Occuper le terrain de l’adversaire

Chronique de Louis Lapointe


Bernard Landry a été longtemps perçu par les Québécois comme le principal
défenseur du traité de l’ALENA. Depuis quelques semaines, sur fond de
campagne électorale américaine, nous assistons au même genre d’offensive de
la part de Jean Charest qui s’est transformé en véritable porte-étendard du
traité de libre-échange entre le Canada, le Mexique et les États-Unis.
Toutes les tribunes internationales s’y prêtent. Il y a deux semaines, nous
l‘avons vu à l’œuvre au Mexique, la semaine dernière, c’était aux
États-Unis. Nous savons tous également qu’il a dans ses cartons un projet
de traité de libre-échange avec l’Europe, son principal allié pour cette
initiative étant le président Nicolas Sarkozy, dont la visite est attendue
à Québec à l’occasion des fêtes de commémoration du 400e anniversaire de la
fondation de la vieille capitale.
Alors que le gouvernement de Jean Charest est demeuré d’une grande
frugalité quant au contenu du menu législatif proposé aux Québécois depuis
sa réélection à la tête d’un gouvernement minoritaire en mars 2007, jamais
la cohabitation n’a été aussi conviviale. Jean Charest profitera même des
fêtes du 400e pour faire de René Lévesque, Robert Bourassa, Pierre-Marc
Johnson, Daniel Jonhson, Jacques Parizeau, Lucien Bouchard et Bernard
Landry des grands officiers de l’Ordre national du Québec. Comme s’il avait
voulu souligner la grande tradition de bipartisme au Québec depuis 1976,
une tradition dont ne fait pas partie l’ADQ de Mario Dumont, le grand
perdant de la session parlementaire qui s’achève. Mario Dumont a perdu
toute emprise sur le gouvernement alors que son parti n’a jamais été aussi
bas dans les intentions de vote des Québécois.
La seule opposition valable vient de Pauline Marois qui peine toutefois à
monter dans les sondages tant elle tarde à affirmer ses propres couleurs.
Pendant que Jean Charest accapare de plus en plus le terrain de
prédilection des Parizeau et Landry qu’est l’économie, Pauline Marois
stagne sur le terrain de l‘identité et des gestes de souveraineté. Pendant
ce temps, même s’il ne fait rien, Jean Charest veut donner l’impression aux
Québécois que le Québec a tous les outils pour faire progresser le
libre-échange au Québec. Les observateurs les plus perspicaces diront qu’il
occupe le terrain du PQ en posant lui-même des gestes de souveraineté au
sujet du traité de l’ALENA.
Or, nous savons tous que sans la souveraineté, il est impossible de faire
clairement progresser ce genre de traité dans le sens des intérêts du
Québec. Si la question de l’identité permet de mobiliser les troupes, la
question de l’économie est probablement la meilleure occasion d’aborder de
plein front le sujet de l’essentielle souveraineté. Pour que le Québec
puisse devenir un acteur économique important, il doit absolument jouir de
la souveraineté politique. Ce ne sont certainement pas les gestes de
souveraineté de Pauline Marois qui vont permettre au Québec d’imposer son
agenda au reste du Canada en matière de traité de libre-échange. C’est
exactement ce que fait présentement Jean Charest lorsqu’il fait semblant de
jouer au chef d’État qui sermonne ses partenaires, donnant l’illusion aux
Québécois qu’il contrôle la situation alors qu’il n’a aucun pouvoir réel.
Une belle leçon pour le PQ !
Dans ce contexte, il est étonnant de voir le PQ laisser Jean Charest occuper un
terrain sur lequel il ne devrait normalement avoir aucune
crédibilité. Voilà encore une belle occasion ratée par le PQ de parler de
la souveraineté. Malheureusement, le PQ a déjà choisi une monture qui
l’empêche de s’aventurer sur la piste de la nécessaire indépendance,
préférant parler de gestes de souveraineté qui ne mènent nulle part. Un
terrain qu’occupe de plus en plus Jean Charest !
C’est parce que Jean Charest a compris que le PQ avait mis tous ses œufs
dans le même panier des gestes de la souveraineté, qu’il s’amuse à faire
semblant de défier le gouvernement fédéral sur des sujets comme
l’environnement et le libre-échange avec ses partenaires nord-américains du
Canada, des États-Unis et du Mexique, en accomplissant lui-même des gestes
de souveraineté qui n’ont aucune conséquence pratique. Il pourra ainsi
prétendre, lorsque l’opportunité se présentera, que c’est lui le véritable
champion des gestes de souveraineté économique du Québec, un terrain où
Parti Québécois est totalement absent alors qu’il en a fait le centre de sa
stratégie.
Louis Lapointe

Brossard
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Autrefois avocat, chroniqueur, directeur de l'École du Barreau, cadre universitaire, administrateur d'un établissement du réseau de la santé et des services sociaux et administrateur de fondation.





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1 commentaire

  • Archives de Vigile Répondre

    17 juin 2008

    Bonjour M.Lapointe
    Je crains qu'il ne soit trop tard pour le P.Q.Il est moins cinq ! Un échéancier bien court pour changer de stratégie.Il va plutôt poursuivre,continuer et persévérer, dans une stratégie ruineuse,sous prétexte qu'une élection référendaire serait plus ruineuse encore.
    Il s'agit là d'un mauvais raisonnement.
    Le P.Q. possède un immense électorat potentiel.Beaucoup d'indépendantistes votent pour lui.Encore.En vain.
    Si le P.Q. perdait les prochaines élections,ce que je crois,cet automne par exemple,le vote indépendantiste péquiste serait noyé dans le vote général acquis au P.Q.Alors que le vote expressément indépendantiste du P.I. et,dans une moindre mesure,celui de Q.S.risqueraient ensemble d'être marginalisés.
    Tant mieux s'il n'y a pas d'élections bientôt!
    Mais s'il y avait une élection générale,les seuls gagnants péquistes seraient les membres de son aile parlementaire.C'est l'effondrement de l'A.D.Q.,maintenant(et maintenant seulement) dans les sondages, qui fait tant espérer le P.Q.Mais celui-ci a la mémoire courte :la montée de l'A.D.Q ne s'était pas faite seulement aux dépens des libéraux.D'opposition officielle,le P.Q. est devenue....la deuxième opposition ! L'électorat n'avait pas seulement jugé le gouvernement.Il avait jugé aussi l'opposition officielle, le P.Q.,pourtant susceptible d'être le grand bénéficiaire de la désaffection de l'électorat à l'égard des libéraux.En fait,l'électorat francophone est devenue plus radicale.Et,encore une fois,le P.Q.a fait une lecture de la situation qui l'incite maintenant à temporiser.Et cela piège l'électorat indépendantiste du P.Q., qui est un électorat plus naturellement radical.
    Une défaite péquiste aux prochaines élections ferait que l'électorat indépendantiste seraient divisé(P.Q.,P.I.,Q.S) et cela livrerait la nation toute entière à toutes les manipulations capitulardes des libéraux.
    Malheureusement pour la cause de l'indépendance du Québec,un gouvernement libéral,si cela s'avérait,serait dédouané de toute obligation à l'égard de l'opinion publique indépendantiste.Selon la détestable expresion des libéraux : le fruit ne serait pas loin d'être mûr