Locataire à Ottawa ou propriétaire à Québec ? Voilà la question.

Chronique de Louis Lapointe


Il n’est pas tout à fait surprenant que les Québécois remettent en
question la présence du Bloc à Ottawa. Les Québécois ont toujours redouté
tout ce qui perdurait trop longtemps du bord des Anglais, ils se sont
également toujours méfiés de tout ce qui se tramait à l’ouest de
l’Outaouais. René Lévesque était de ceux-là. Toutefois, ce doute, même
légitime, n’a rien à voir avec la pertinence d’un camp avancé en territoire
ennemi, ne serait-ce que du point de vue stratégique. Bien qu’on se
questionne sur le sujet, cela ne changera pas le fait qu’un député du Bloc
de plus à Ottawa, c’est un député fédéraliste de moins sur le territoire du
Québec. C’est une organisation de comté de plus qui travaille pour
l’indépendance et une de moins dans le camp fédéraliste…C’est aussi
beaucoup de nos sous qui reviennent des coffres d’Ottawa, pour faire la
promotion de l’option indépendantiste au Québec.
Mon propos d’aujourd’hui n’a toutefois rien à voir avec la pertinence de
la présence du Bloc à Ottawa, il porte plutôt sur le sentiment méfiance que
plusieurs Québécois entretiennent à l’égard des députés présents dans
l’arène fédérale, il porte sur cette corde sensible des Québécois qui est
la «méfiance». Les Québécois, qu’ils soient indépendantistes,
nationalistes, autonomistes ou fédéralistes fatigués, ont tous en commun
qu’ils se méfient des leurs qui sont à Ottawa tout simplement parce qu’ils
se méfient d’Ottawa, la capitale du ROC. On ne le dira jamais assez
souvent, l’histoire récente nous l’a abondamment prouvé, depuis le
rapatriement unilatéral de la constitution en 1982, depuis que Trudeau nous
a dit qu’un NON était un OUI, le Québec n’a cessé d’être floué par le ROC.
Comment alors ne pas se méfier de ces gens et des nôtres qui les côtoient
chaque jour depuis plusieurs années. Ce sentiment de méfiance est légitime,
et parce qu’il est légitime, il faut l’exploiter davantage!
Il faudrait donc que le camp indépendantiste capitalise un peu plus sur
cette corde sensible des Québécois en tirant profit de cette méfiance
légendaire à l’égard de tout ce qui est canadien. Au lieu de faire d’abord
porter le débat sur la nécessaire indépendance, il serait peut-être temps
de l’aborder sous l’angle des difficultés du Québec de demeurer dans la
constitution canadienne, ce Canada du statu quo dont je parlais dans mon
dernier billet. Au lieu de demander aux Québécois s’ils veulent faire
l’indépendance du Québec, leur demander s’ils veulent demeurer dans la
fédération canadienne. Bien que la question soit tout aussi claire, le
changement de perspective pourrait apporter une réponse étonnante. En
changeant l’angle du débat, nous ne donnerions pas la chance à nos
adversaires de parler des éventuels obstacles à faire l’indépendance et
nous les mettrions sur la défensive en parlant surtout des désavantages à
demeurer dans le Canada. Sachant que les humains, les Québécois en
particulier, ont une plus grande propension à répondre non plutôt que oui à
une question qui implique un choix, nous profiterions alors de l’avantage
du «non » , le non au Canada.
Le camp des indépendantistes doit donc moins s’appliquer à se questionner
sur les bonnes raisons de faire l’indépendance, comme plusieurs le font
actuellement en s’accusant mutuellement d’être des autonomistes plutôt que
de vrais indépendantistes, et plus s’échiner à trouver les bonnes raisons
pour quitter le Canada. Si personnellement j’estime que le Québec doit se
séparer du Canada pour des raisons civiques, rien n’empêcherait que mon
voisin ait le même objectif pour des raisons culturelles, linguistiques,
identitaires, économiques ou territoriales. Qui a dit qu’il fallait
partager toutes nos raisons, l’objectif suffit. Sortir du Canada avant que
le fruit devienne trop pourri. Nous arracher à cet arbre qui gâte notre vie
commune depuis tant d’années.
L’analogie avec le départ d’un logement et l’achat d’une première maison
est trop facile pour ne pas être évoquée. Notre société considère comme
légitime le droit d’accéder à la propriété et valorise ce désir de plus
grande autonomie des locataires. Il y a de nombreuses raisons pour quitter
un logement et s’acheter une maison, tous n’ont pas nécessairement les
mêmes. Il serait d’ailleurs ridicule de s’attendre à ce qu’ils soient
unanimes ou même majoritaires à partager les mêmes raisons, car lorsqu’un
individu ou un couple s’achète une maison, ce n’est certainement pas pour
faire valoir ces raisons, mais pour bien quitter l’état de locataires afin
de devenir propriétaires d’une maison. Dans la même perspective, la
question n’est pas «Pourquoi voulez-vous un pays ?», mais bien «Voulez-vous
un pays ?».
C’est également dans cette perspective que l’on doit voir notre départ du
Canada pour fonder ce pays. Nous pouvons tous faire valoir nos raisons de
quitter le Canada sans toutefois exiger de chacun d’entre nous qu’il
partage toutes les raisons communes. Nous avons cependant le devoir de
faire valoir à nos compatriotes indécis que le Canada, tel qu’il existe
aujourd’hui, ne changera pas, probablement jamais. Faire valoir à ces
locataires du Canada que sont les autonomistes et les fédéralistes fatigués
du statu quo, que le Canada ne changera pas parce qu’il n’a pas l’intention
de changer ; que le Canada n’apportera pas de modifications dans sa
relation avec ses locataires du Québec et que s’il apporte des
améliorations locatives, ce seront celles qu’il estimera valables, que cela
nous plaise ou non, celui-ci estimant être libre d’augmenter le coût du
loyer quand il le veut et d’en investir les fruits là où il veut,
c'est-à-dire dans les champs de compétence du Québec, dans le pétrole et
dans la guerre. Faire aussi valoir que tout ce que fera le Canada pour nous
dépouiller de nos pouvoirs sera toujours approuvé par la Cour Suprême.
Il faut convaincre nos alliés objectifs, que sont les autonomistes et les
fédéralistes fatigués, plutôt que de les attaquer. Il faut centrer notre
action sur l’objectif de quitter le Canada en faisant valoir toutes les
raisons possibles et imaginables, pourvu qu’elles soient légitimes, sans
toutefois exiger qu’elles soient nécessairement toutes communes,
l’important étant d’abord de partager l’objectif, celui de fonder un pays
pour tous ses habitants : le Québec.
Louis Lapointe
Brossard
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Chroniqueur et avocat à la retraite, l'auteur a été directeur de l'École du Barreau du Québec, cadre universitaire, administrateur d'un établissement du réseau de la santé et des services sociaux et administrateur de fondation.





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4 commentaires

  • Raymond Poulin Répondre

    7 avril 2008

    M. Bousquet détient un secret qu'il n'a pas encore révélé à qui que ce soit: lors d'un voyage astral au Tibet, il s'est procuré un moulin à prières dont il n'arrête pas de tourner la manivelle. S'il n'arrive pas à obtenir le nirvana confédéral avec ça, alors Gautama est vraiment sourd, à moins que ce soit les Chinois qui interceptent les invocations. Ah, les méchants communistes...

  • Ouhgo (Hugues) St-Pierre Répondre

    7 avril 2008

    M. Bousquet, vous dites: "...faudrait la découverte d’une grave injustice envers les Québécois ou que M. Dion soit élu premier-ministre du Canada, là, l’indépendance aurait une petite chance mais ça ne semble peu probable."
    -Grave injustice? Rafraîchissons-nous la mémoire avec "Québec bashing..." fluide comme roman!
    -Dion PM? Qui aurait dit, du temps de Trudeau, qu'on nous affublerait un jour Chrétien?

  • Archives de Vigile Répondre

    7 avril 2008

    Le problème est que tous les Québécois n'ont pas le même sentiment d'urgence sur le degré de pourriture du fruit canadien. Certains pensent même qu'il n'est pas assez mûr comme M. Pelletier, ministre Libéral très provincial.
    La raison principale du mûrissement de ce fruit est à cause du fait que les Québecois, depuis plusieurs années, se reproduisent moins que nos immigrés et l'immigration augmente en plus, ce qui contribue à nous minoriser d,avantage. Cette affaire ne me semble pas être une machination spéciale du fédéral mais de l'introduction de LA la pillule et la débarque de la religion catholique qui tenait la natalité élevée, avec le péché, chez le Québécois francophone même si nos curés ne participaient pas physiquement à l'objectif recherché, en principe.
    Combien de Québécois rêvent assez fort en pensant au Québec indépendant et sont prêts à résister aux craintes économiques qui sont agitées par les fédéraux avant les élections provinciales et/ou les référendums sur la souveraineté ?
    Pour que les Québécois puissent mieux accepter la séparation d'avec le ROC, faudrait la découverte d'une grave injustice envers les Québécois ou que M. Dion soit élu premier-ministre du Canada, là, l'indépendance aurait une petite chance mais ça ne semble peu probable.
    Votre idée d'être propriétaire de sa maison à la place d'être locatiare est bonne. La mienne est de change du statut de locataire à celui de propriétaire d'un condo québécois : Une confédération. canadienne.

  • Ouhgo (Hugues) St-Pierre Répondre

    7 avril 2008

    Merci pour tout ce positivisme! Après ce week-end déprimant à tourner en rond dans des dicussions oiseuses sur les rancunes personnelles nous justifiant de partir un nouveau mouvement autonomo-indépendo-souveraino-séparatisant fort différent du PQ trop autoritaire! Je raille mais comme vous dites: Là où nous devrions tous tomber d'accord, c'est que des claques s'aayeule, on n'en veut plus! Lire "Québec bashing" de Pat Bourgeois, qui a fini par l'avoir son entrevue avec l'excitée de SRC!