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Les limites de la modernisation de l'Église

La Lettre du cardinal Marc Ouellet



Nombre de réactions ont mis en doute la sincérité de la démarche du cardinal Marc Ouellet parce que leurs auteurs croyaient que, contrairement à ce qu'ils souhaiteraient, l'Église ne changerait pas ses positions sur certaines réalités, notamment l'avortement et l'homosexualité.
Même des intervenants accueillant avec ouverture l'initiative du cardinal s'inquiétaient que l'Église ne puisse pas accomplir ce que le prélat leur semblait promettre. L'un d'eux écrivait ceci: «Comment l'Église fera-t-elle pour s'adapter rapidement aux valeurs et coutumes sociales actuelles afin d'offrir une moralité constamment à jour?» («Lettre à Mgr Ouellet», Le Devoir, le 22 novembre 2007).
Continuité dans l'Église
S'il peut y avoir bien des changements au chapitre des rites, des symboles et des traditions des religions, il y a par contre des positions qui, dans le cadre de l'éthique religieuse catholique, sont plutôt immuables. C'est le cas du meurtre, du viol, du vol, de la violence conjugale, de la pédophilie, du faux témoignage, etc.
L'interdiction de ces faits et gestes, quelle que soit la forme qu'ils puissent prendre, tient au fait que de tels comportements vont à l'encontre des valeurs liées aux idéaux de vie que propose la religion catholique: le respect de la vie, la dignité de la personne, le partage des richesses, etc. Ces idéaux sont perçus comme devant se vivre en tout lieu et à toute époque, même s'ils ne l'ont pas toujours été de par le passé et même s'ils devaient ne pas l'être toujours et partout à l'avenir. Il s'ensuit que cette éthique religieuse peut entrer en conflit avec les moeurs changeantes des sociétés, et encore davantage lorsqu'il s'agit d'une société pluraliste comme l'est devenue la société québécoise.
De là la séparation plus ou moins marquée entre l'Église et l'État. Bien que ne devant pas être indifférent au développement moral et spirituel des personnes, le législateur a comme rôle premier d'assurer le bon ordre entre les citoyens au sein d'une société située dans le temps et dans l'espace. Pour cela, l'État doit ajuster ses lois aux moeurs actuelles et changeantes des membres de cette société particulière. On raconte que Pierre Elliott Trudeau, à l'occasion de la présentation de son fameux bill omnibus en 1967, reconnaissait que même si l'État canadien décriminalisait l'avortement, cela ne changerait rien à la nature du geste, qui demeurerait moralement une attaque et un crime contre la vie.
Fortement attachée au respect de la vie, même celle des êtres les plus faibles et les plus vulnérables, l'Église catholique partage cette vision de la nature intrinsèque de l'avortement, indépendamment des circonstances de son exécution, assumé ou non financièrement par l'État. Il ne faut donc pas espérer que Mgr Ouellet se sente autorisé à renier cet idéal du respect intégral de la vie qui va jusqu'à l'interdiction de l'avortement. Et ce, même si le nombre d'avortements continuait d'aller croissant au Québec.
Il en est de même de l'homosexualité. Le même bill omnibus avait également pour effet d'éviter qu'à l'avenir l'État s'immisce, disait-on alors, dans la chambre à coucher. Avec pour conséquence que certains comportements sexuels ne seraient plus interdits et punis par l'État et ses lois en matière de criminalité. Mais cela ne signifie pas que le législateur pensait que toutes les activités sexuelles entre adultes consentants sont humainement et moralement saines et peuvent toutes correspondre à l'idéal de vie approprié aux citoyens canadiens.
Avortement et homosexualité
Depuis est apparue la nécessité de légiférer sur les unions entre personnes de même sexe. L'Église elle-même n'a pas pu faire fi de l'ampleur de cette réalité. Mais l'Église continue de reconnaître les nettes différences d'ordre humain et spirituel entre ces unions et celles entre personnes de sexe différent.
Attachée aux trois idéaux de vie de l'union matrimoniale entre l'homme et la femme, dont la procréation et la perpétuation de l'espèce humaine, l'Église a la conviction qu'elle trahirait une juste vision des choses si elle mettait ces différentes unions sur un pied d'égalité. Là aussi, il ne faut donc pas s'attendre à ce que cette perspective de l'éthique religieuse change en raison du fait que l'État, par l'entremise de la Cour suprême du Canada, a rejeté le fait que nos lois reconnaissent ces différences en refusant de faire un bon usage de statuts et de vocables différents comme l'union civile et le mariage, comme le Québec avait cru bon de le faire.
Ces deux questions -- l'avortement et l'homosexualité -- sont intimement liées à un des idéaux de l'éthique religieuse catholique qu'est la protection et la perpétuation de la vie. Ces exemples montrent que l'Église ne peut pas ajuster son éthique et ses préceptes en fonction des orientations des États et de l'évolution des moeurs des sociétés. C'est pourquoi son message peut être universel. Quelle que soit l'époque, il ne saurait vouloir être à la mode du temps.
Vent de changement souhaitable
Alors, que peut changer l'Église à la suite des initiatives du cardinal Ouellet? Probablement assez peu de chose quant au fond de ses idéaux de vie. Mais à un autre point de vue, tout peut changer s'il est vrai, comme on le dit, que tout est dans la manière. À vrai dire, ce n'est pas tant ces idéaux qui sont généralement objets de rejet. Sinon, il serait incompréhensible que, lors du dernier recensement, 83,2 % de la population du Québec se soit identifiée comme catholique et que 80,1% des parents aient choisi, en 2003-04, l'enseignement religieux catholique au primaire.
Le rejet porte davantage sur la manière avec laquelle l'Église a proposé ses valeurs de vie ou, devrait-on dire, a cherché à les imposer. C'est aussi sa manière de réagir face aux écarts entre la conduite des croyants et les règles qui découlent des idéaux recherchés. Les Québécois ont eu l'âme blessée par la culpabilité. À un point tel que ce sentiment, si noble quand il est une juste repentance, est devenu honni chez nous.
En conséquence, l'Église a au moins deux changements majeurs à réaliser. Elle imitera en cela le Christ qu'elle doit annoncer. D'abord au chapitre de l'accueil pastoral. L'Église devra mettre en pratique l'attitude que Jésus incarnait si bien en disant que celui qui n'a pas péché lance la première pierre. Cela sera à l'Église d'autant moins ardu qu'elle a dû reconnaître ses erreurs, dont l'existence de la pédophilie en son sein. Comme le faisait jadis remarquer un père de l'Église, les fautes d'ordre sexuel ont pour effet, en raison de leur déficience manifeste, de rendre humbles et compatissants à l'égard d'autrui. C'est là un antidote efficace contre l'orgueil, qui est la cause de la sévérité et de la culpabilisation excessive.
Nécessaire dialogue
Sur le plan doctrinal, l'Église doit rendre compte des idéaux qu'elle veut voir partager par ses fidèles dont le degré d'instruction et le désir d'autonomie n'ont fait que croître. Elle ne doit pas craindre de diluer son message en faisant usage de procédés accessibles pour les substituer à un discours théologique indigeste, à l'instar du Christ qui n'a pas hésité à faire abondamment usage de la parabole.
Ce nécessaire dialogue ne sera guère facile sur des questions aussi épineuses que le sacerdoce réservé aux hommes, lequel ne paraît pas avoir le même caractère de nature et de nécessité que le précepte de l'amour du prochain. D'autant plus que la pression sociale est forte, comme le constatait Christian Rioux: «Certains Québécois ont beau feindre l'indifférence à l'égard de l'Église, ils sont les premiers à revendiquer comme un droit syndical l'ordination des femmes.» («Des catholiques qui s'ignorent», Le Devoir, le 23 novembre 2007). Même parmi les plus fidèles à l'Église, il y a un fort courant en faveur de l'inscription du sacerdoce dans la modernité par l'ordination de la femme. Pourra-t-il y avoir des raisons convaincantes en faveur du fait qu'il se perpétue plutôt dans la continuité?
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Gérard Lévesque, Lévis
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