À dépasser l'entendement

La Lettre du cardinal Marc Ouellet

L'éducation religieuse d'antan accordait au diable un rôle prépondérant dans nos vies. Le maléfique nous tendait tous les pièges, se lovait à l'intérieur de nos âmes et a fortiori de nos corps. Certains y croyaient dur comme fer, d'autres s'en moquaient comme de l'an 40 et la plupart des gens en éprouvaient une peur secrète dont l'intensité variait selon la sensibilité et la fragilité de leur personnalité.
En sortant de ces années à l'eau bénite, on pouvait croire que les Québécois d'alors abandonneraient cette culture de la diabolisation. Or il semble bien, si on se fie aux réactions très nombreuses et très passionnelles que nous avons reçues depuis la semaine dernière, que ceux qui se disent victimes de cette diabolisation transmise par leur éducation religieuse non seulement n'en sont pas libérés mais la perpétuent à leur tour quand il s'agit de répondre à l'intervention du cardinal Marc Ouellet.
Parmi les centaines de courriels reçus, une majorité considère le cardinal et plus largement l'Église comme des propagandistes de haine, d'asservissement intellectuel et de fourberie, quand ce n'est pas d'immoralité. L'Église du Québec, aussi marginale qu'elle soit devenue dans la réalité, demeure pour les baby-boomers une institution diabolique dont le cardinal Marc Ouellet semble l'incarnation la plus haïssable.
Ressentiment
Il y a un refus chez plusieurs d'envisager la moindre contribution bénéfique de l'Église et de ses clercs à l'évolution du Québec. Une partie des catholiques ne semble guère plus nuancée que les non-croyants affichés qui, ayant abandonné tous ces «mythes» et ce «système de pensée magique», devraient plutôt s'en ficher.
Il est aussi surprenant que des gens apparemment instruits et se prétendant libérés semblent incapables d'admettre qu'on puisse à la fois défendre le droit d'une personne à exprimer sa vision des choses sans partager cette même vision avec elle. En fait, pour plusieurs, l'héritage religieux suscite une colère, voire une rage tendant à prouver que nous sommes en quelque sorte condamnés à vivre dans le ressentiment.
Dans ces conditions, aucune analyse intellectuelle de la société actuelle n'est éclairante pour l'avenir. Nous sommes embourbés dans des préconceptions, des préjugés, des a priori peu propices à la seule posture qui vaille, à savoir la distance critique. Entre l'indigence intellectuelle d'une certaine éducation religieuse d'antan et la diabolisation actuelle d'une institution, l'Église du Québec, contestée de l'intérieur autour d'un vrai débat d'idées entre les conservateurs et les progressistes, peut-il exister une position lucide et libre?
Ces religieux extrémistes qui ont choisi le Québec saisissent notre fragilité identitaire et savent, avec une habileté surprenante pour les néophytes qu'ils sont, utiliser nos chartes. Ces religieux, en vérité, n'ont pas fini de nous hanter. En y réfléchissant bien, ils s'insèrent dans nos failles et exploitent nos complexes.
Les Québécois de la Révolution tranquille sont des gens qui ont tendance à douter. De leur passé, d'eux-mêmes, de ce qu'ils croient. Cela explique qu'ils aiment à s'enfermer dans leurs nouvelles certitudes, de peur de les perdre au premier coup de vent. Plusieurs estiment que l'Église est une institution à abattre alors qu'elle n'est plus ici qu'un lobby parmi d'autres, aussi impuissants qu'elle.
Il faut en effet reconnaître qu'il existe de nos jours chez nous quelques lobbys plus redoutables. L'erreur majeure de l'Église est sans doute de ne pas avoir compris qu'en s'opposant à la laïcité, elle devenait l'alliée objective des fondamentalistes qui sévissent parmi nous. Lors d'un débat télévisé l'an dernier à TVA, on pouvait se surprendre que le cardinal Jean-Claude Turcotte ait accepté de faire cause commune avec le peu regretté imam Saïd Jaziri et le rabbin ultraconservateur Silverstein, si peu représentatifs de leurs communautés respectives. Cela ne démontre-t-il pas que, catholiques ou pas, laïcs ou clercs, les Québécois dits de souche sont incapables d'assumer clairement ce qu'ils sont?
A-t-on déjà vu un imam, un juif hassidique ou un sikh enturbanné battre sa coulpe publiquement comme l'a fait le cardinal de Québec? L'Église catholique actuelle possède-t-elle des sections armées qui terrorisent la Terre entière? Les évêques font-ils l'apologie du meurtre? Existe-t-il des théocraties catholiques dans quelque pays du monde? À lire et à entendre ce qui s'est écrit et dit depuis une semaine dans les médias, on pourrait le croire.
Le révisionnisme historique qu'on croyait réservé aux totalitarismes de tout acabit nous menace aussi. Qu'a donc fait l'Église lorsqu'on l'a tous bousculée dans les années 60? Elle s'est retirée dans ses sous-sols et a adopté une attitude bien discrète. Certains clercs ont même été parmi les artisans les plus actifs de la Révolution tranquille.
C'est un prélat, Mgr Alphonse-Marie Parent, qui a présidé la commission du même nom, où siégeait une religieuse et dont les recommandations ont révolutionné le système d'éducation. C'est un dominicain qui a présidé la commission qui a aboli la censure au cinéma. A-t-on enseigné cela aux jeunes?
À continuer de diaboliser le passé du Québec catholique, on va finir par rendre attirante pour les jeunes cette Église dont ils finiront par découvrir que malgré toutes ses faiblesses et sa morale discutable, particulièrement en matière de moeurs, elle est l'institution qui a appris à lire et à écrire à leurs ancêtres, eux qui sont en train de désapprendre la lecture et l'écriture, comme nous le démontrent les enquêtes récentes.
denbombardier@videotron.ca
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