Le Québec vindicatif

La Lettre du cardinal Marc Ouellet

Qui eût cru que tant d'émules de Maurice Duplessis aient survécu au chef autoritaire? Sa célèbre phrase -- «Toé, tais-toé!» -- lancée à un de ses ministres, des milliers de Québécois aveuglés par la rancune et la colère l'ont reprise à leur compte pour apostropher le cardinal Marc Ouellet. À ce dernier, on attribue les pires desseins, dont celui de ramener la religion à l'école, comme s'il était criminel pour un catholique militant de tendance conservatrice de s'opposer à la laïcité scolaire. Le débat en cours est chargé de tant de préjugés, de mauvaise foi, de demi-vérités et d'esprit de vengeance qu'il ne permet plus à quiconque de prétendre que la société québécoise s'est libérée et affranchie de son passé.
La diabolisation de l'histoire religieuse, la glorification de la révolution sexuelle, l'éloge de l'amoralité nous plongent dans un gouffre qui emporte toutes les balises dont une société a besoin pour s'analyser. Le cardinal, en rendant public son texte, n'en a sans doute pas mesuré l'intensité provocatrice.
Toutes les rancoeurs sourdes, les blessures non cicatrisées, tous les rêves revanchards de très nombreux Québécois face à l'horrible temps d'une catholicité reproduite à peu d'exemplaires dans l'Église du XXe siècle ont éclaté au grand jour. Les tribunes téléphoniques, les lettres aux journaux, les blogues, les chroniques journalistiques ont débordé d'attaques, de procès d'intention, de propos cinglants et haineux sur une Église honnie et parfois vomie.
Même des jeunes qui n'ont rien subi de cette période à l'eau bénite ont entonné le même air. L'Église n'a plus de pouvoir, depuis quarante ans, sa hiérarchie gère la décroissance, les communautés religieuses sont en train de disparaître définitivement: alors, sur quoi repose donc cette fureur incontrôlable sinon sur des souvenirs qui sont en partie une reconstitution mentale de la réalité?
Le cardinal a demandé pardon pour des péchés commis par le clergé, et Dieu sait que les pécheurs étaient légion. Mais ce clergé et ces religieux, c'était NOUS dans le Québec ancien. Les abus sexuels, la maltraitance, l'humiliation des femmes, le racisme, l'antisémitisme sévissaient aussi chez les laïcs, toutes classes sociales confondues. Il n'a pas existé une telle chose que l'Église, sorte de corps étranger atterri d'on ne sait où et qui soumettait une collectivité totalement endoctrinée, sans libre arbitre.
Cette vision est aussi déformée qu'injuste. Tous ceux qui ont battu leurs enfants, en ont abusé sexuellement, les politiciens qui se sont opposés au droit de vote des femmes, les moralisateurs pervers qui dénonçaient la sexualité ne se confinaient pas au clergé haut et bas ni aux communautés religieuses.
Ce côté sombre de la société québécoise d'antan appartient à notre histoire, celle d'un peuple marqué par la pauvreté matérielle et culturelle et son repli identitaire. Les péchés de l'Église, sa responsabilité dans une forme de malheur collectif, sont indéniables. Mais cette institution, aujourd'hui minoritaire, pour ne pas dire marginale, avait aussi des vertus. Les hôpitaux dirigés par des religieuses «tyranniques», pour parler comme le veut la tendance, les établissements d'enseignement, ces «prisons» selon des détracteurs hypnotisés par la hargne, ont soigné et instruit des générations aujourd'hui fielleuses qui se sont autoproclamées libérées. Hélas, encore aujourd'hui, la religion rend fous les Québécois. C'est peu dire qu'elle en fait délirer plusieurs.
Parmi ceux qui accablent l'Église et voudraient la voir se transformer, combien y en a-t-il qui souhaiteraient y retourner? Ceux qui attaquent sa doctrine, contestent ses dogmes et exècrent sa morale devraient savoir que cette institution n'est contraignante que pour ceux qui y adhèrent. On ne peut tout de même pas exiger du pape qu'il se prononce en faveur de l'avortement, du mariage gai ou du divorce.
On s'attend à ce que l'Église ne juge pas ceux qui ne partagent pas sa morale, qu'elle diffuse le message évangélique, mais l'Église n'est pas soumise aux lois qui régissent les États modernes. Toutes les religions s'accommodent mal de la sexualité, qu'elles répriment avec plus ou moins de force, toutes les religions, par extension, ont de la femme une représentation discriminatoire. C'est pourquoi l'égalité des sexes ne se déploie véritablement que dans les démocraties laïques par définition.
Le traitement qu'on a fait subir cette semaine au cardinal de Québec, les accusations de fourberie, de mauvaise foi dont on l'a taxé même parmi les catholiques qui se définissent comme ses adversaires, les demi-mots de certains membres du haut clergé, les silences chargés des autres, indiquent que le primat du Canada dérange.
On ne peut pas reprocher à ce catholique conservateur, prince de l'Église, son manque de conviction. Même en désaccord avec lui, on s'incline devant son courage. Que ceux qui sont sans péché, parmi tous ceux auprès desquels il s'est excusé, lui jettent la première pierre.
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denbombardier@videotron.ca
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