La lettre de Mgr Ouellet aux catholiques

L'archevêque de Québec se trompe d'époque

La Lettre du cardinal Marc Ouellet

Si le cardinal Marc Ouellet n'avait pas saisi pourquoi ses collègues de l'épiscopat ont opté pour l'évangélisation des Québécois d'aujourd'hui, et non pour la renaissance du Québec catholique d'hier, l'accueil controversé fait à sa «lettre ouverte» devrait lui être d'un précieux enseignement. Sa demande de pardon pour les «erreurs» passées a été généralement reçue avec scepticisme, et son offre de dialogue, avec un rappel de quelques failles présentes de l'Église catholique.

Certes, dans la tempête qu'il a soulevée, des voix ont aussi évoqué, avec raison, l'apport historique du clergé au petit peuple francophone qui allait, en terre d'Amérique, survivre puis s'affirmer. Mais est-il vrai que le déclin démographique ou le désarroi culturel du Québec actuel tient à l'abandon des valeurs chrétiennes? La réponse qu'apporte le cardinal Ouellet est loin d'éclairer le débat.
Ce pasteur emprunte un juste chemin, dans la foulée de Jean-Paul II, quand il demande pardon pour les fautes de l'Église. Ces fautes ont tragiquement marqué la vie des peuples. Les confesser est de nature à faire tomber les préventions qui subsistent. Ainsi, dans la Gazette d'hier, le rabbin Mordecai Bulua rend hommage à l'ancien évêque de Cornwall, Eugène Larocque, qui jeûnait la veille du Yom Kippour en réparation des fautes de l'Église contre les juifs au cours des âges.
Mais Mgr Ouellet se trompe d'époque en estimant que les regrets de l'Église d'ici contribueront à revivifier «l'identité québécoise». À son tour, il confond le «nous autres» avec le «nous tous». Le peuple québécois n'est plus le «peuple de Dieu» des cérémonies d'antan. Aux enfants venus de partout on ne dit plus, en classe, qu'ils sont de fiers Canadiens français catholiques. Lequel d'entre eux descend des Gaulois ou de la Fille aînée de l'Église! Par contre, lors d'un mariage ou de funérailles, il se trouve encore des curés qui tiennent pour de bons catholiques tous les participants, fussent-ils incroyants, juifs ou musulmans.
En adressant aux médias une lettre qu'il destinait aux catholiques, comme s'il l'avait écrite pour un bulletin paroissial, l'archevêque s'est mépris sur les gens qui allaient se sentir interpellés. Maints Québécois ne reprochent rien aux catholiques ou à leurs évêques. D'autres, anciens pratiquants, accueilleront ces regrets plus ou moins favorablement. Mais la plupart des catholiques encore croyants ne vont pas répondre à son appel d'offrir à leurs «compatriotes» un dialogue «vrai», surtout pas sur les «valeurs religieuses et spirituelles qui ont façonné l'identité québécoise».
Interdits anachroniques
À quelques reprises, les évêques du Québec ont invité les Québécois à se préoccuper de problèmes sociaux, du monde du travail, de pauvreté, voire de valeurs morales. Toutefois, ces invitations reposaient sur une analyse des problèmes actuels et n'entendaient ni restaurer les consensus d'autrefois ni sauver un héritage national. L'essentiel des forces encore actives du catholicisme au Québec sont, du reste, déjà engagées dans d'autres priorités. Bien qu'elles ne fassent pas d'éclat, certaines sont même d'avant-garde.
Bien des catholiques et des organisations religieuses aimeraient, il est vrai, témoigner plus ouvertement de leurs convictions. Ils en sont souvent retenus par un obstacle invisible -- d'ordre religieux justement -- qu'ils rencontrent presque partout. Cet obstacle tient moins aux «erreurs» passées dont parle l'archevêque, qu'aux interdits anachroniques maintenus par l'institution officielle, souvent contre le sens commun et le jugement des fidèles.
Qu'il soit difficile de rétablir un dialogue avec les catholiques qui ont «décroché», la chose paraîtra normale. Par contre, n'est-il pas aberrant qu'au sein même de l'Église, entre fidèles et pasteurs, et même entre le clergé et la hiérarchie, le dialogue soit devenu, sur certaines questions, presque impossible. Certes, plusieurs évêques voudraient les aborder, mais faute d'ouverture à Rome, ils s'interdisent de le faire. Sans un nouvel aggiornamento dans l'Église, celle-ci prendra difficilement part à la quête d'un autre avenir pour les gens du Québec.
Ces dernières années, plusieurs églises diocésaines ont tenu des «synodes», qui ont permis à nombre de prêtres, religieux et laïcs de dresser en toute franchise un bilan des besoins actuels et un programme d'action visant à y répondre. Sur plusieurs sujets, cependant, les évêques ont été incapables de donner suite aux recommandations, se sentant liés par les interdits du Vatican. Alors pourquoi des catholiques se mobiliseraient-ils à l'appel de Mgr Ouellet, sachant qu'ils risquent d'aboutir à une même impasse?
L'enseignement confessionnel
Sur la seule proposition pratique de l'archevêque, l'enseignement confessionnel, la plupart ont déjà conclu qu'il faut initier à la foi ailleurs qu'à l'école. De l'ancien régime scolaire abandonné par les évêques, Mgr Ouellet ne souhaite récupérer, il est vrai, qu'un peu de temps et de place dans l'établissement public. Il ne veut pas imposer sa religion à tous, ni faire payer par l'État les salaires des catéchètes. Là où les parents le demandent, un tel arrangement ne serait pas déraisonnable.
Ce qui est déraisonnable, toutefois, c'est la demande de l'archevêque de rendre «optionnel» un programme comme celui de culture religieuse et d'éthique qui sera bientôt proposé aux jeunes des écoles. Ce savoir est devenu aussi important pour vivre dans la société actuelle que le sont l'apprentissage des mathématiques ou la maîtrise de la lecture et de l'écriture. Il n'est pour s'en convaincre que d'entendre les propos que trop d'ignorants et de faux savants tiennent ces temps-ci sur les religions.
Le vrai défi est ailleurs. Que l'enseignement confessionnel se trouve une place dans l'école publique ou qu'il se replie dans l'école privée, quelle conception de la vie, de l'histoire, de la destinée humaine donnera-t-il aux enfants qui le recevront? Si ses préceptes ne sont pas expurgés des aberrations théologiques ou anthropologiques qui l'ont empoisonné autrefois, mieux vaudrait plutôt les en préserver. L'institution ecclésiastique sera-t-elle capable d'une telle révision critique?
À lire Mgr Ouellet, des fléaux tels que l'antisémitisme, le racisme, l'indifférence au sort des Indiens, la discrimination envers les femmes ou la persécution des homosexuels auraient été favorisés par des attitudes «étroites» de la part de «certains» catholiques. Or, non seulement ces pratiques sont-elles partout présentes encore aujourd'hui, mais elles trouvent leurs racines dans les enseignements les plus anciens et les plus autorisés. Elles ne sont pas limitées à certains milieux catholiques, encore moins au seul Québec, mais elles ont aussi été tolérées ou cautionnées par le magistère.
Même dans les médias les moins religieux au Québec, la lettre de Mgr Ouellet a fait la manchette. Ce succès de publication ne tient cependant ni à la nouveauté, discutable, du propos, ni à l'audace, fort timide, des propositions. Il reflète plutôt l'inculture qui prévaut en matière religieuse et la nostalgie d'un passé dont tous n'ont pas encore pris la distance qu'il faudrait.
Pourtant, l'Église du Québec est plus disposée qu'on ne le croit à faire face à l'avenir. Elle n'attendait pas cette lettre de l'archevêque de Québec, mais elle applaudirait sans doute à une autre, qu'il pourrait cette fois adresser à Rome, le jour où il aura entendu les catholiques d'ici. L'homme est courageux, mais aura-t-il ce courage-là?
redaction@ledevoir.com
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.


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