Le renard et le poulailler

Élection du 8 décembre 2008 - Résultats

C'était sans doute trop demander à Jean Charest d'exclure de son cabinet l'ancien ministre des Ressources naturelles, Pierre Corbeil, simplement parce qu'il n'avait pas respecté le code d'éthique édicté par le bureau du premier ministre. Il est vrai que M. Charest paraît déterminé à faire une interprétation très lâche de ses propres directives, qui sont surtout destinées à la galerie.
Après son passage dans l'industrie minière, il aurait été un peu délicat de restituer à M. Corbeil son ancien ministère, mais était-ce plus avisé de confier à un ami des compagnies minières la responsabilité des Affaires autochtones et de la région du Nord-du-Québec, précisément au moment de mettre en oeuvre le fameux «plan Nord» qui nécessitera inévitablement de délicats arbitrages? Cela ressemble à l'histoire du renard qui se voit confier la garde du poulailler.
L'Assemblée des Premières Nations n'a pas mis beaucoup de temps à réagir. Dans un communiqué diffusé dans l'heure qui a suivi le dévoilement du nouveau conseil des ministres, le chef de l'APNQL, Ghislain Picard, a déclaré sans détour que le nouveau ministre «a largement démontré son incapacité totale à comprendre et à traiter adéquatement les Premières Nations». Il s'interroge ouvertement sur les motivations du premier ministre et sur le message qu'il a voulu envoyer par cette nomination.
Il y avait pourtant, au sein de la députation, un homme, Geoff Kelley, dont tout le monde avait louangé le travail à l'époque où il s'occupait du dossier autochtone. Personne n'avait compris sa rétrogradation en 2007. Maintenant que M. Charest bénéficiait d'une bonne marge de manoeuvre pour augmenter la taille de son cabinet, on comprend encore moins qu'il n'ait pas rappelé M. Kelley.
Certes, il a le tort de représenter une circonscription de l'ouest de Montréal (Jacques-Cartier), alors que M. Corbeil est le seul élu libéral en Abitibi, mais la géographie ne suffit pas à justifier l'injustifiable. Si M. Kelley avait été élu dans une circonscription que les libéraux risqueraient de perdre à une élection partielle, lui témoignerait-on aussi peu d'égard?
De la même façon, si ce n'est qu'il a arraché Beauce-Sud à l'ADQ, ce qui ne constitue pas un grand exploit, qu'est-ce qui peut bien justifier le retour au cabinet de Robert Dutil, dont la présence embarrassait déjà Robert Bourassa il y a vingt ans?
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De façon générale, on ne peut cependant pas reprocher à M. Charest d'avoir valorisé l'expérience. Même si son principal mérite est peut-être moins d'avoir pris les bonnes mesures que d'avoir su éviter les gaffes, le conseil des ministres sortant avait indéniablement une bonne chimie. Comme on le dirait d'un entraîneur de hockey dont l'équipe connaît une bonne séquence, le premier ministre n'avait aucune raison de modifier ses trios.
Si le principe de la parité entre hommes et femmes a été respecté, ces dernières détiennent la réalité du pouvoir de façon encore plus marquée qu'au cours du dernier mandat. Avec la nomination de Kathleen Weil (Notre-Dame-de-Grâce) à la Justice, la Santé est le seul «gros» ministère qui leur échappe encore. La nomination d'un homme, Tony Tomassi, père de cinq enfants, à la Famille renforce encore le message.
Mme Weil est indéniablement une recrue prometteuse, a certainement la compétence nécessaire pour s'acquitter de ses nouvelles fonctions. Il est néanmoins curieux que ses notes biographiques ne mentionnent pas son long passage à Alliance Québec, dont elle a été conseillère juridique et directrice générale dans les années 1980-1990, à l'époque où la communauté anglophone s'était mobilisée contre la loi 101.
Elle pourrait se retrouver dans une position embarrassante si la Cour suprême devait confirmer le jugement de la Cour d'appel qui a invalidé la loi 104, laquelle interdit le détour par l'école privée non subventionnée pour contourner les dispositions qui régissent l'accès à l'école anglaise.
Sans surprise, M. Charest a indiqué que l'économie serait la grande priorité de son gouvernement, mais on ne voit pas très bien en quoi son conseil des ministres aurait été différent si le Québec traversait une période de prospérité.
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Tout le monde convient de la nécessité de préserver le maximum d'emplois, même si les moyens dont dispose un gouvernement provincial sont très limités face à une crise d'envergure planétaire.
Il n'est cependant pas interdit de mâcher de la gomme en marchant. L'absence de toute allusion au dossier linguistique, aussi bien dans la nomenclature des ministères que dans les remarques de M. Charest, était éloquente.
Malgré les difficultés qu'elle a éprouvées l'hiver dernier, on peut supposer jusqu'à plus ample information que Christine St-Pierre est toujours responsable de l'application de la Charte de la langue française, mais il aurait peut-être été utile de l'en avertir. Dans ce cas-ci, on a plutôt l'impression que le poulailler est laissé sans surveillance.
Quand il s'était retrouvé à la tête d'un gouvernement minoritaire, au printemps 2007, M. Charest avait estimé que Jacques Dupuis n'avait pas la diplomatie nécessaire pour négocier un modus vivendi avec les partis d'opposition et il avait confié le poste de leader parlementaire à Jean-Marc Fournier, qui était nettement plus souple.
Le PQ n'a pas de leçon à donner en matière d'utilisation du bâillon, mais Pauline Marois n'a pas tort de penser que le retour de M. Dupuis dans ses anciennes fonctions augure plutôt mal pour la collaboration entre les partis que dit souhaiter M. Charest. Dans un Parlement, la stabilité est rarement synonyme d'harmonie.
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mdavid@ledevoir.com


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