La tyrannie des idées reçues

Chronique de José Fontaine

Mes amis et moi-même avons réussi à bien diffuser la semaine passée, à partir du 8 mai, la réponse positive que nous voulions faire aux habitants de la Région bruxelloise qui veulent que celle-ci, à côté de la Flandre et de la Wallonie, soit reconnue comme une entité ou un Etat fédéré à part entière:. Le Professeur Jean-Marie Klinkenberg, qui a beaucoup publié au Québec et qui y est connu comme linguiste et professeur de lettres, a été le principal rédacteur de cette réponse, insistant sur l’idée de la culture wallonne, soulignant que dans le travail de redressement de la Wallonie, ce sentiment d’appartenance que génère notamment une culture était fondamental :.
Il a suffi de cela pour qu’un écrivain, auquel le journal Le Soir donne régulièrement la parole, Xavier Deutsch, se saisisse de ces quelques mots pour dire deux ou trois choses assez ignominieuses, le 10 mai dernier, en réponse à notre texte.
La première serait que la culture wallonne serait avant tout et même exclusivement le folklore wallon, en aucun cas la “grande” littérature.
La deuxième, c’était que nous voulions mettre la culture au service du Pouvoir alors que la culture et en particulier la littérature se doivent d’être “ailleurs”.
Et la troisième - là, réellement inacceptable – c’était, dans un court billet évoquant notre texte, de faire allusion à la photographe et cinéaste Leni Riefenstahl, artiste nazie au service de Hitler!
Les Québécois auxquels je m’adresse savent que l’on en use ainsi très souvent à l’égard de ceux qui veulent promouvoir un peuple.
Mais je pense aussi qu’il faut répondre point par point à ces accusations.
Les idées reçues
Avant de le faire, cependant, je voudrais souligner une chose, c’est que ces accusations sont terriblement récurrentes. J’ai relu mes agendas. Il y a 12 ans, le 30 novembre 1995, j’avais reçu à la maison la Professeure Inge Degn de l’université d’Aalborg (nord de la péninsule danoise du Jutland), qui, comme son assistante Lise Vollumb quelques mois plus tôt, désirait m’interroger sur ce que nous entendions par “culture wallonne” . Je leur avais répondu que c’était une culture ouverte sur l’universel (la suite de cette chronique en dira un mot), et ensuite ces deux dames m’avaient demandé ce que je croyais être la position de ceux qui sont adversaires de cette notion. Lors de la parution du Manifeste pour la culture wallonne en 1983, nous avions été tellement attaqués sur ce point qu’il m’avait été facile de leur dire ce qu’elles savaient déjà, ayant interrogé ces personnes: pour les adversaires de la culture wallonne, celle-ci c’est la bière, le fromage et les beaux sapins (ou le jambon) d’Ardenne, en aucun cas, par exemple, la littérature. Et je les avais vu toutes les deux sourire immédiatement quand j’avais donné cette réponse qui était la bonne puisqu’elles s’étaient aussi longuement entretenues avec les antiwallons.
Le fait de voir surgir à nouveau cette disqualification me frappe encore plus aujourd’hui, d’autant que je n’avais pas lu ce billet et que c’est une collègue qui m’en a informé, disant qu’elle était à 100% d’accord avec cette opinion ou idée reçue (et elle me connaît, à défaut peut-être de bien connaître ce dont elle parle). Ce que je veux dire par là c’est que, notamment quand on est francophone, il est difficile de faire valoir, face à la grande identité française, une autre identité, surtout si elle est liée à la langue (comme ici en littérature). Là aussi les Québécois savent de quoi je parle. Ce qui me frappe, c’est la force tyrannique des idées reçues. Associer les mots Wallonie et culture, dans la mesure où le mot “culture” évoque quelque chose de digne, de grand, d’ouvert, de simplement humain, c’est s’attirer, encore aujourd’hui, un incontournable mépris, c’est apparaître comme régionaliste au mieux ou au pire provincial.
Tout à fait par hasard, il se fait que l’une des signataires de notre appel, l’écrivaine liégeoise Caroline Lamarche, venait d’obtenir trois jours avant un compte rendu élogieux pour son dernier livre dans Le Monde. Il est vrai d’ailleurs aussi que dans ceux qui soutiennent l’idée de culture wallonne il est quelqu’un comme Jacques Dubois considéré en France comme certes le meilleur connaisseur de l’écrivain wallon Georges Simenon, mais aussi un grand spécialiste de Proust, de Zola... En fait, parmi les écrivains qui ont signé notre texte, la plupart sont publiés en France dans de grandes maisons d’édition (des gens comme Thierry Haumont, Nicole Malinconi, Jean Louvet): leurs oeuvres sont enracinées en Wallonie, certes, mais ont aussi une visée universelle que personne ne discute, sauf que...
Tel est justement le problème de nos adversaires, pas toujours nécessairement de mauvaise volonté. Associer la Wallonie à l’universel, c’est lui donner la dignité d’un pays et ils n’en ont guère l’habitude. Ils n’ont d’ailleurs pas lu les auteurs dont je parle ou les ont mal lus: pour eux prononcer le mot “Wallonie” en lien avec la grande culture, c’est comme jeter de la boue sur la robe immaculée de l’Art. Idées reçues. Tyrannie des idées reçues. Je sais aujourd’hui que l’on dira encore longtemps que la culture wallonne se résume à la bière d’Orval (bière au demeurant extraordinairement délicieuse, mais je sors du vrai débat).
Le Pouvoir
Ces idées reçues sont d’ailleurs plus tyranniques que le Pouvoir politique. Mais notre contradicteur, Xavier Deutsch, voyait aussi dans notre initiative une volonté de mettre la littérature au service du Pouvoir. C’est assez étrange à nouveau, parce que notre démarche est celle d’intellectuels indépendants qui s’opposent, exactement comme leurs homologues bruxellois (parmi ceux-ci, des philosophes aussi importants que Jean-Marc Ferry ou Philippe Van Parijs), à la position qui domine depuis longtemps dans les partis politiques wallons et bruxellois, peut-être d’ailleurs en fonction de la force des idées reçues, redisons-le. Je me souviens même qu’en 1983, l’un d’entre nous, un cinéaste (le cinéma ne peut se passer d’aides publiques), peu avant d’être interrogé à la radio à une heure de grande écoute, avait été appelé et menacé par le directeur de cabinet du Ministre de la Culture de l’époque: il risquait d’être privé de subsides. Ces faits sont connus. L’institution à laquelle nous nous opposons, la Communauté française de Belgique, est le véritable pouvoir culturel en Wallonie et à Bruxelles et il est un fait que les écrivains, les cinéastes, ceux qu’on appelle parfois d’un seul mot les “culturels”, ne sont pas si à l’aise que cela de la mettre en cause et en général se montrent “prudents” à son égard. Ils ne signent pas des textes comme celui que nous avons diffusé et ceux qui les signent sont justement courageux. Pourquoi les accuse-t-on dès lors d’être serviles à l’égard du Pouvoir? Je n’en sais rien. Ce que je sais c’est que cela marche de porter ces accusations puisque depuis 24 ans, elles sont récurrentes. Mais comment s’en étonner tout à fait? Il y a pire encore.
Le nazisme
Je pense qu’aux Etats-Unis, on dit que lorsque quelqu’un arrive à placer dans un débat politique la comparaison avec Hitler, il a gagné un point “goodwin”. Et c’est vrai que cela marche aussi à chaque fois. Dans le cas présent, c’est d’autant plus grotesque que dans les signataires de notre réponse, il y a un ancien Résistant au nazisme (et il n’en reste fatalement plus beaucoup de vivants en Wallonie, beaucoup ont été tués par les partisans des idées de Leni Riefenstahl et... nous sommes 63 ans après la fin de l’occupation nazie). On peut se poser d’ailleurs la question de savoir pourquoi un quotidien comme Le Soir donne la parole à un écrivain si leste de la plume pour calomnier le monde, à ce point.
Nous lui avons répondu, évidemment, dans des termes semblables à ceux de la chronique que je viens de rédiger. Mais lui-même se défend d’avoir voulu mépriser quoi que ce soit tout en parlant de la culture wallonne comme d’une culture “joyeuse”, ce qui est une manière pour lui de se dédouaner et de maintenir sa position de manière hypocrite. C’est un homme que le hasard pourrait me donner de rencontrer: si c’est le cas, j’aime autant le dire publiquement, comme on a l’habitude de tendre la main vers quelqu’un que l’on rencontre, je ne serrerai plus la sienne. Il m’est arrivé déjà au moins une fois de proposer un tel comportement et je me suis trouvé face à l’un des politiques pour qui j’avais conseillé d’adopter ce comportement. C’est ce que je fis. Il n’est jamais facile de poser un tel geste: on a l’impression de tuer quelque chose en l’autre et en soi. Mais quand c’est la dignité qui est en jeu, il faut se rappeler du célèbre mot de Churchill: “Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez quand même la guerre. ” Il y a parfois des choses qui sont au-dessus de la paix et même de la volonté du dialogue et du débat, il m’en coûte énormément - énormément – de le dire.
José Fontaine

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José Fontaine355 articles

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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