Le problème de Bruxelles

Pour la Wallonie, mieux vaut une ville de Bruxelles autonome qu’une ville de Bruxelles métropole

Chronique de José Fontaine


Hier la RTBF (soit la télévision wallonne), proposait tout un grand débat sur Bruxelles, la capitale belge et qui est l’enjeu du seul vrai conflit linguistique en Belgique, les autres conflits étant plutôt nationalitaires.
En 1830, la Belgique devient indépendante et Bruxelles devient sa capitale. C’était la ville centrale ayant servi de plus ou moins capitale dans les régimes de dépendance relative à laquelle les Pays-Bas du Sud étaient soumis, mais non le Pays de Liège, pays indépendant et dont la capitale était Liège, ville longtemps plus importante que Bruxelles, notamment d’ailleurs dans la deuxième partie du 18e siècle, la ville s’offrant aux idées nouvelles, abritant les publications inspirées des Lumières, se lançant dans une industrialisation qui allait la mettre avec le reste de la Wallonie en tête des puissances économiques mondiales. Mais, en 1830, Liège, au lieu d’être la capitale d’un Etat indépendant, faisait partie de l’Etat belge, Etat que les Liégeois contribuèrent d’ailleurs à créer, ce que, peut-être, les Liégeois finirent par regretter.
En effet, la concentration du capital en Belgique se fit... dans la capitale, non pas à Liège. L’historien Pierre Lebrun a parlé de cette concentration à Bruxelles du Palais royal, de la Haute Banque et du Gouvernement. Il semble bien qu’on puisse dire que Bruxelles doive sa fortune au fait d’être devenue la capitale de la Belgique: à la fin du 19e siècle, elle n’est plus loin des 500.000 habitants et passe le cap du million, en gros à la moitié du 20e siècle. Aujourd’hui, la ville réelle étend son emprise urbaine bien au-delà de ce qui la définit comme Région de Bruxelles-capitale au sens de la Constitution.
Bruxelles handicap pour la Flandre et pour la Wallonie
Bruxelles, capitale politique et finalement financière de la Belgique, était en 1830 une ville à majorité flamande d’un Etat qui avait fait du français, avec l’appui spontané des élites de la Flandre, sa seule langue officielle. La ville eut beau nourrir sa croissance démographique d’un apport conséquent d’immigrants venus de Flandre, elle se francisa. On estime que vers 1830, la majorité des habitants était francophone. D’autres immigrations l’ont peuplée récemment mais ces immigrants ont adopté comme langue d’usage (“lingua franca”) le français. Le philosophe Philippe Van Parijs a écrit un très bon article dans la revue bruxelloise Politique où il explique notamment que la majorité des habitants de Bruxelles n’est plus francophone (les habitants ont souvent une autre langue maternelle comme l’immigration marocaine par exemple), mais que la ville est devenue à 100% francophone (car c’est le français qui est la langue dont on use).
Il est vrai que les fonctionnaires européens pratiquent de plus en plus l’anglais, mais cette population de fonctionnaires n’est, en général, pas enracinée à Bruxelles: elle y campe en quelque sorte. Le monde entier sait que Bruxelles est la “capitale de l’Europe” (en fait c’est même discutable, c’est le siège d’institutions importantes comme la Commission, le Parlement et les sommets européens s’y tiennent), mais à Bruxelles même l’Europe n’est guère visible, la Belgique l’est infiniment plus et la Flandre comme la Wallonie y sont inconnues ou, du moins, invisibles. La Flandre qui a tant voulu défendre sa langue est parvenue à la sauver, mais pas dans cette ville de Bruxelles qui fut flamande.
Quant à la Wallonie avec ses 3,4 millions d’habitants, le poids d’une ville d’un million d’habitants pèse fatalement sur elle. L’influence métropolitaine s’étend très loin en Wallonie. On pourrait se dire que, puisque la Wallonie est de langue française, c’est tout profit pour elle que d’avoir une grande ville qui parle sa langue. En réalité, la communauté de langue entre la Wallonie et Bruxelles ne crée nullement entre ces deux Régions (au sens d’Etats fédérés: ces Régions sont souveraines), une communauté de destin. Une série de personnalités bruxelloises viennent même de réclamer la suppression de l’organisme politique qui, dans le domaine de la langue et de la culture, chapeaute les Bruxellois francophones et les Wallons (la Communauté française, dite aussi Wallonie-Bruxelles).
Quelle est notre réponse de Wallons?
Les Wallons approuvent cependant l’autonomie bruxelloise
Traditionnellement, dans tous les projets de fédéralisme élaborés en Wallonie depuis 1905, il y a toujours une place spécifique pour Bruxelles. Cette place spécifique a toujours été au contraire refusée par les Flamands, au moins jusqu’à l’année 1988.
Mais le refus flamand plaçait les habitants de Bruxelles dans une situation étrange: alors que toutes les autres parties du pays avaient obtenu leur autonomie, la capitale n’était au fond pas dirigée par ceux qui l’habitent, mais par le gouvernement central.
L’autonomisme bruxellois est quelque chose d’atypique puisqu’il réclame l’autonomie pour l’espace et la population qui est la capitale de l’Etat. Les Flamands ont tendance à refuser cette autonomie et désirent contrôler Bruxelles. Les Wallons, non. Leur avantage est, me semble-t-il, d’accepter que les Bruxellois se gouvernent eux-mêmes.
D’abord, c’est une position plus démocratique. En outre, si la Wallonie et Bruxelles font partie de la même entité politique, le centre de celle-ci sera Bruxelles et comme la société bruxelloise ne se reconnaît pas un destin commun avec la Wallonie, autant que celle-ci ait sa capitale chez elle. Ce qui est le cas: c’est Namur qui est la capitale de la Wallonie.
La centralisation belge a fait du tort à la Wallonie et continue à lui en faire. Il est difficile pour une Région de 3,4 millions d’habitants de renforcer son autonomie alors qu’elle vit sous l’influence métropolitaine d’une ville comme Bruxelles. C’est l’effet du développement urbain de satelliser ce qui entoure la ville. Il y a ainsi des villes qui se sont littéralement noyées dans Barcelone quand cette grande ville s’est étendue. La Wallonie veut éviter cette noyade. Et comme, par ailleurs, la société civile bruxelloise désire, tout en gardant des liens avec la Wallonie, se gouverner complètement elle-même (dans le cadre du fédéralisme belge), une centaine de personnalités wallonnes vont présenter à la presse, lundi, à Namur, la capitale de la Wallonie, un texte qui approuve ceux que l’on pourrait appeler les autonomistes bruxellois.
Pour la Wallonie, mieux vaut une ville de Bruxelles autonome qu’une ville de Bruxelles métropole. Le caractère métropolitain de Bruxelles a fait énormément de tort à la langue de la Flandre et au développement économique ou tout simplement politique et humain de la Wallonie. Autant donc que Bruxelles soit libre, en quelque sorte auto-centrée. Si Bruxelles n’est que la capitale belge, elle menace de nous noyer. Si elle est une Ville qui se gouverne elle-même, alors la dynamique de la démocratie l’amènera à mieux respecter les réquisits wallons d’autonomie notamment culturelle, mais également politique. Il est à espérer d’ailleurs aussi que les rapports avec la Flandre en seront facilités.
José Fontaine

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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