La qualité de la langue et la norme (1 et 2)

Le «français québécois standard»




La question de la qualité de la langue revient régulièrement au Québec. Ce problème n'est pas spécifiquement québécois, mais cela tient à la situation du Québec qui, dans un environnement anglophone, vit une double insécurité : par rapport à l'existence même de sa langue, par rapport à sa qualité.
La situation de bilinguisme dans laquelle nous vivons est en fait une situation de compétition. D'où une première source d'insécurité : nos anglicismes ne sont-ils pas les signes d'une mort annoncée ? Nous percevons moins clairement la situation de diglossie, dans laquelle nous sommes aussi, une situation où il existe un écart important entre deux états d'une même langue, le français québécois et le français standard. D'où cette seconde source d'insécurité : la langue que nous employons est-elle correcte ?
Pour y répondre, il faut porter un jugement. Or, il y a deux sortes de jugements : des jugements de réalité, portant sur des faits, comme l'accord du verbe. Il est accordé correctement ou ne l'est pas. Ces jugements de réalité concernent l'application des règles de la grammaire, mais aussi l'emploi du lexique.
Il y a aussi des jugements de valeur selon lesquels "un objet est plus ou moins digne d'estime". Comme l'acceptation ou la condamnation des anglicismes. Personne ne critique des emprunts comme budget, rail ou handicap, mais beaucoup se refusent à employer parking, stop ou week-end. De même, faut-il préférer bleuet à myrtille, gadelle à groseille, espadrille à tennis ? Ce sont là des jugements de valeur.
En matière de langage, un jugement de qualité fait appel à une échelle de valeurs. La qualité d'une langue se juge par rapport à un modèle considéré comme idéal, une norme. Or, la norme n'est que ce qu'une communauté linguistique considère comme normal, à une époque donnée, dans une situation donnée. Elle est le résultat d'un consensus social. Ainsi, il existe une norme du français standard, qui représente le modèle linguistique auquel adhère la communauté de l'élite francophone. Norme illustrée par les écrivains, les journalistes, les politiques, les artistes, les scientifiques, etc.
Comment évaluer la qualité du français au Québec ? On ne peut, en quelques mots, qu'esquisser un tableau général de la situation. Cette évaluation doit se faire selon deux points de comparaison : la situation actuelle du Québec avec celle qu'il connaissait il y a quelques décennies ; la situation du Québec contemporain avec celle d'autres pays francophones (Belgique, France, Suisse).
Il n'y a jamais eu, dans l'histoire, autant de Québécois qui maîtrisent aussi bien le français. C'est l'héritage de la Révolution tranquille, le produit de la création d'un réseau complet d'enseignement public, du nombre considérable de Québécois qui font des études postsecondaires, du travail remarquable des professionnels de la langue, etc. C'est, plus généralement, le résultat du développement économique, social et culturel extraordinaire du Québec au cours des 40 dernières années. C'est aussi la conséquence de la multiplication des échanges entre francophones d'ici et d'ailleurs.
La situation est-elle pour autant satisfaisante ? Malheureusement non. Dans les principaux secteurs de la société, la situation est moins bonne que dans les autres pays francophones.
À l'école, la qualité du français du personnel administratif et du corps professoral est insatisfaisante. L'enseignement de la grammaire est vu comme un pensum plutôt qu'un moyen de développer les compétences en analyse. Le goût de la lecture n'est pas assez développé ; l'étude du vocabulaire, trop négligée ; celle de textes mal écrits, trop répandue ; la part de la littérature française, trop réduite ; la correction de la langue dans les cours autres que le français, trop négligée.
Les médias collectionnent fautes de syntaxe, anglicismes grossiers, erreurs de niveaux de langue, maladresses de style. La télévision donne la part belle aux téléromans dont la langue, par nature familière, est bourrée de fautes.
Standard
Le plus grave, c'est que la grande masse des Québécois, en particulier les jeunes, est exposée à cette langue de piètre qualité sans autre manière de parler français. Ils n'ont pas de difficulté à se trouver des modèles dans le domaine des arts, des affaires, du sport, de la recherche, etc. Mais ils n'ont pas cette possibilité lorsqu'il est question de langue.
En réalité, l'obstacle fondamental à la généralisation d'une langue plus proche du français de référence est d'origine sociale. Une partie de notre société s'y refuse. Parfois par ignorance, souvent par idéologie, ou par intérêt (artistes, publicitaires, etc.). Trop souvent, ceux qui maîtrisent le moins la langue imposent leur manière de parler à l'ensemble de notre société.
Tant que le discours public sera dominé par cette tendance, tant qu'une partie des linguistes s'abritera derrière la "science" pour promouvoir le particularisme québécois plutôt que l'universalisme francophone, il y a peu de chances que les jeunes Québécois se rallient à "une langue québécoise de standard international", pour reprendre l'expression saugrenue de Gérald Larose, c'est-à-dire en réalité au français standard.

La qualité de la langue et la norme (2)
Lionel Meney, professeur

Université Laval (Québec)
Le Droit mardi 27 janvier 2004
Notre situation linguistique est devenue si complexe que nous avons du mal à nous y retrouver entre notre langue officielle, le français, résultat de décennies d'idéologie, et notre langue réelle, celle que nous lisons dans les journaux, entendons dans les conversations, à la radio et à la télévision.
En réalité, nous ne sommes pas en situation de diglossie, mais de... triglossie. Il faut enseigner le français pour savoir à quel point les élèves (et les enseignants) sont mêlés dans cet embrouillamini...
Certains préconisent la reconnaissance soit d'une langue québécoise, pour les plus radicaux, soit d'un français québécois standard, pour les plus modérés. L'argument avancé pour une norme linguistique propre au Québec est l'exemple des autres langues européennes implantées en Amérique.
Rien ne s'oppose théoriquement à ce que les Québécois créent leur propre norme, mais le parallélisme avec les autres langues européennes est trompeur. La masse des locuteurs n'est pas comparable : les anglophones nord-américains représentent plus de 300 millions de personnes ; les Québécois francophones, six millions. Soit 50 anglophones pour un francophone. L'anglais joue, au Québec, son rôle de langue véhiculaire hypercentrale, langue de communication avec nos voisins anglophones et la majeure partie du reste du monde ; le français québécois, langue vernaculaire identitaire ; le français de référence, celui de langue véhiculaire supercentrale qui marque notre appartenance à la francophonie mondiale.
L'intrication du français québécois et du français commun est totalement intériorisée par les Québécois. Et ils en tirent le meilleur parti. Officialiser une norme québécoise reviendrait à rompre cet équilibre subtil. Si rien ne s'oppose, en théorie, à ce que les Québécois définissent leur norme propre, en pratique, ce choix induirait des inconvénients plus graves que les avantages supposés.
Les partisans d'une telle entreprise ont tendance à en sous-estimer les difficultés. Il faudrait procéder à un travail d'épuration linguistique. Qui serait habilité à le faire ? Sur quels critères ? Et si on se rendait compte que le français québécois standard n'est qu'une peau de chagrin...
L'opération aurait des conséquences négatives pour les seuls Québécois. Elle creuserait le fossé linguistique qui les sépare des autres francophones, faisant d'eux les prisonniers d'un double ghetto : ghetto francophone dans un environnement anglophone, ghetto québécophone dans la francophonie. Elle n'éliminerait même pas le problème de l'insécurité linguistique. Il serait rassurant de pouvoir se dire que nous avons notre-langue-à-nous-autres-qui-vaut-bien-celle-des-Français, mais ce sentiment disparaîtrait vite au contact des autres francophones. L'entreprise fragiliserait la position internationale du Québec. Comment solliciter l'appui de la France si nous considérons la langue et la culture de ce pays comme quelque chose d'étranger ?
Avant la Révolution tranquille, les Canadiens français connaissaient très bien la culture française. Aujourd'hui, les jeunes générations n'en connaissent pratiquement plus rien : leur culture s'est américanisée. Une société qui romprait ce dernier lien avec la francophonie serait vouée à une anglicisation rapide. Malgré ce qu'on tente de nous inculquer, le véritable désir des Québécois est de parler une langue qui se rapproche le plus possible du français standard.
Depuis plus de 40 ans, nous cultivons notre différence. À l'heure de la mondialisation et d'Internet, ce n'est plus le temps de s'isoler. Il n'est même plus possible de le faire. Nos propres intérêts montrent que nous devons lever les barrières existantes, créer un véritable marché commun linguistique et culturel. Il a deux prolongements possibles : le marché francophone international et le marché anglophone mondial.
Il faut donner un coup de barre, envoyer un signal clair aux Québécois et aux autres francophones. Faire en sorte que nos enfants puissent communiquer en français avec les mêmes générations d'Européens et d'Africains francophones.
Il faut réaffirmer que la langue du Québec est bien le français, tout le français. Cette langue a une norme, le français standard, qui se forge non pas d'une façon mystérieuse et impérialiste dans quelques salons parisiens, mais se constitue dans la bouche et sous la plume de toute l'élite francophone. C'est pourquoi nous devrions nous approprier l'intégralité du patrimoine linguistique français ; nous fixer des objectifs précis en matière de prononciation, d'accent, de morphosyntaxe, de vocabulaire et de phraséologie ; redonner sa place au patrimoine littéraire français ; mieux former nos enseignants en général et nos professeurs de français en particulier. Sinon, nous disparaîtrons dans l'océan anglophone.

Squared

Lionel Meney13 articles

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Linguiste et lexicographe, Lionel Meney a été professeur titulaire à
l’Université Laval (Québec). Il est l’auteur du « Dictionnaire
québécois-français : pour mieux se comprendre entre francophones » (Guérin, Montréal, 1999) et de « Main basse sur la langue : idéologie et interventionnisme linguistique au Québec » (Liber, Montréal, 2010).





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