Henri Bélanger et le mythe d'une «langue-à-nous-autres»

La langue - un état des lieux

Depuis février 2006, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie, mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur. Cette semaine, à quelques jours du Sommet de la Francophonie, un devoir... d'histoire et de linguistique sur ce débat entre langue «québécoise» et «français international».
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«Au Canada, les mots froid, hiver, fleuve, [...], etc., ont tout de suite eu à recouvrir une autre réalité, et ont donc correspondu en nous à une valeur symbolique différente»: ainsi s'exprimait, en 1969, Henri Bélanger dans Place à l'homme: éloge du français québécois, un pamphlet dans lequel il prétendait démontrer que le français standard, celui des grammaires et des dictionnaires, n'est pas la langue des Québécois. Selon lui, nous aurions créé ici une langue à part, une «langue-à-nous-autres», reflet de notre vécu collectif en Amérique du Nord, différent de celui des Français.
À l'heure où le débat sur le modèle de langue souhaitable dans l'Administration et dans l'enseignement redevient d'actualité, à la veille de la publication d'un avis du Conseil supérieur de la langue française (CSLF) sur la question, il est instructif de revisiter l'ouvrage d'Henri Bélanger, car on y trouve les thèses développées de nos jours encore par les partisans d'une norme linguistique nationale séparée (ou «norme endogène») plutôt que d'une norme internationale partagée. Existe-t-il une langue québécoise à part ou bien parlons-nous et, surtout, puisqu'il s'agit de norme, écrivons-nous la même langue que les autres francophones? La réponse à cette question passe par un examen critique des thèses de Bélanger et des endogénistes contemporains.
Le français, langue étrangère?
Bélanger considère que le français standard est une langue étrangère, créée par et pour la «bourgeoisie parisienne», et une langue artificielle, figée par des générations de grammairiens français. Vouloir l'imposer aux Québécois, ce serait leur imposer une langue faite par et pour d'autres, une langue qui ne correspondrait pas à leur vécu nord-américain. Il postule que toute langue serait une représentation du monde, influencée par le milieu dans lequel vit le groupe, le reflet de son expérience, de son vécu. Or, comme les Français ne vivent pas dans le même milieu que les Québécois, ils ne pourraient pas avoir le même vécu ni, par conséquent, les mêmes mots: «La France n'a pas d'hivers ressemblant aux nôtres [...]. La France n'a pas de Grand Nord. Les Français ne peuvent donc pas sentir ces réalités qui sont les nôtres [...]. Et ne les ressentant point, ils ne peuvent pas les connaître concrètement ou les désigner d'une manière vraiment vécue.» Leur installation en Amérique aurait obligé les Québécois à se forger une nouvelle représentation du monde, à faire ce que Bélanger appelle un effort d'«abstraction autogène» (produite par eux-mêmes), à créer des «formes autogènes» (des mots créés par eux-mêmes), afin d'exprimer la nouvelle réalité devenue la leur.
Bélanger n'était pas linguiste. Sa méconnaissance de la langue parlée et écrite en France, dans ses usages réels et variés, lui fait faire des erreurs grossières. Il attribue à la «créativité autogène» des Québécois de nombreux termes courants en France. Il manie d'une manière fantaisiste les concepts linguistiques, d'où de nombreuses erreurs d'analyse étymologique ou grammaticale. Ainsi, il affirme que l'origine de «tambour» (dans l'entrée d'une maison) s'explique par les «effets de tambour (qui se produisaient) par temps écho alors que les gens s'y déneigeaient les pieds»... En fait, ce mot, comme bien d'autres cités par Bélanger (les endogénistes contemporains font les mêmes erreurs), s'est employé en France avant la colonisation de la Nouvelle-France. Surtout, la langue «autogène» qu'il décrit, et dont il vante la supériorité communicationnelle par rapport au «français de France», se limite au parler du monde rural, à des termes du vocabulaire concret, comme «bran de scie», ou du registre familier, comme «patate», une langue déjà vieillie à l'époque de la parution de son livre. En revanche, il ne peut donner pratiquement aucun exemple de «création autogène» concernant la langue abstraite.
Ce qui frappe chez Bélanger, c'est sa vision manichéenne. Ses idées sont fortement empreintes d'ethnicisme et de populisme. Il oppose systématiquement l'«homme d'ici», «nous-autres» (les Québécois), aux étrangers («eux-autres», les Français). Parmi les Québécois, il oppose les gens du «peuple», au «savoir utile», détenteurs de valeurs positives (enracinement en terre d'Amérique, sens pratique, créativité langagière), aux membres de la «classe instruite», au «savoir oiseux», «étrangers à leur groupe maternel et aux formes de sa pensée», porteurs de valeurs négatives (aliénation culturelle, mépris envers la langue de leur peuple, soumission à un modèle linguistique étranger). Il oppose la langue québécoise, libérée des contraintes du formalisme grammatical, créative, concrète, efficace, à celle des Français, figée par un «tarabiscotage de règles», abstraite, inadaptée, «émasculée».
Bélanger se réclamait de l'anthropologie culturelle américaine. Sa conception de la langue est empreinte de psychologisme. Il confond la langue et le réel. Convaincu que les mots véhiculent des «valeurs symboliques», des significations, propres au groupe, il n'accorde la capacité de nommer qu'à ceux qui ont l'expérience directe de la chose. Par exemple, seuls les Québécois, grâce à leur connaissance concrète de la «raquette», pouvaient désigner adéquatement cet objet. Il ne soupçonne même pas que le mot ait pu s'employer en France, dans ce sens, avant la colonisation. Autrement dit, et pour suivre son raisonnement, ce seraient plutôt les Québécois qui ne pourraient pas comprendre le sens profond (!) de ce terme puisqu'il s'agit d'une création «autogène»... française. Il confond ainsi la langue, système de communication abstrait, général, neutre et partagé, et le discours, c'est-à-dire l'utilisation concrète, particulière, individuelle et subjective du langage. Si le mot «hiver» n'a pas le même sens pour les Québécois et les Français, il ne l'a pas non plus pour l'ado qui skie au mont Sainte-Anne, le Montréalais qui gratte son pare-brise avant d'aller au travail ou le snowbird qui se bronze en Floride...
L'américanité
Il convient d'ailleurs de réévaluer la part de l'«américanité» dans le français québécois. Sous le Régime français, les colons ont transporté en Amérique, avec les institutions du royaume, le français de l'époque. Ils n'ont eu à créer que quelques dizaines de mots, par emprunt aux langues amérindiennes («achigan») ou glissement de sens («perdrix»), pour «s'adapter» au Nouveau Monde. Sous le Régime anglais, ils ont dû adapter leur langage non pas à l'Amérique, mais à l'Angleterre et à ses institutions, toujours par emprunt («coroner») ou calque de sens («offense»). Pendant la révolution industrielle, ils ont dû intégrer le vocabulaire technique britannique ou américain, selon le cas, par emprunt («brake») ou traduction littérale («char»). Bélanger s'enthousiasme au sujet de «créations autogènes» comme «bréke» et «tépe», qui viendraient même combler des «cases vides» du système français, à côté de «mére» et de «pére» (sic). Il ne parvient pas à convaincre quand il prétend qu'un terme comme «prendre une marche» exprimerait mieux notre américanité que «faire une marche». Si l'on veut aller jusqu'au bout dans cette voie, il faudrait reconnaître que c'est l'anglais américain, et non le français, même québécois, qui exprime le mieux l'«américanité».
De Bélanger aux endogénistes d'aujourd'hui, la filiation est évidente. C'est la même idéologie diversitaire et identitaire, porteuse de repli sur soi, de division et d'exclusion. La seule différence tient au fait que, pour les endogénistes contemporains, le modèle linguistique n'est plus à chercher dans la langue du peuple québécois, mais dans celle de son élite (eux-mêmes). D'un endogénisme populiste, on est passé à un endogénisme élitaire.
De plus, à leur argumentaire, ils ont ajouté la notion de «variation linguistique», empruntée à la sociolinguistique, c'est-à-dire l'idée (banale) qu'une même langue varie selon les pays, les classes sociales, les situations de communication, etc. De ce fait objectif, ils infèrent que toutes les variétés d'une même langue se valent, que toutes sont aussi «légitimes» les unes que les autres.
Seulement, parmi toutes les variations existantes, ils n'en privilégient qu'une, celle qu'on observe entre deux pays, le Québec et la France. Ils oublient de prendre en compte le fait que le français varie aussi à l'intérieur de la France et à l'intérieur du Québec, en fonction de différents facteurs. Il n'y a pas un seul «français de France». Il n'y a pas non plus un seul «français du Québec». La réponse à notre question est qu'en réalité, nous avons ici à notre disposition non pas un usage linguistique, mais deux: un français vernaculaire, fait de dialectalismes, d'archaïsmes et d'anglicismes, qui nous est propre, et un français standard, que nous partageons avec les Français et les autres francophones.
Ils ne tiennent pas compte non plus du fait que l'usage de ces deux systèmes, génétiquement parents mais différents, en particulier par le lexique, est réglé socialement, chacun ayant sa fonction: notre français vernaculaire est réservé aux situations de communication familières, entre nous; le français standard, aux situations de communication soutenues, aussi bien entre nous qu'avec les francophones des autres pays. C'est ce que les linguistes appellent une «situation de diglossie». Tout Québécois sait d'instinct et d'expérience qu'on n'emploie pas indifféremment «ami», «copain» et «chum», et que les deux premiers appartiennent au français standard, le dernier au français vernaculaire.
Tous nos penseurs, nos historiens, nos essayistes, etc., ont écrit ou écrivent dans un français standard semblable à celui des autres francophones. Mieux, il n'y a pas l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarettes entre la langue des endogénistes, plus habiles à défendre leurs thèses qu'à les illustrer, et celle de Français, de Belges ou d'Africains de même niveau.
Le français international
Grâce à la facilité des communications, la tendance lourde du marché linguistique francophone international est à l'homogénéisation. Depuis 1969, la distance lexicale séparant le français des Québécois de celui des Français s'est réduite au point d'être quasi inexistante dans le registre soutenu. Vouloir créer une norme québécoise, c'est aller contre cette tendance. Ce serait peut-être à l'avantage de quelques universitaires, éditeurs ou comédiens, mais ce serait au détriment de l'ensemble des Québécois, qui ont intérêt à pouvoir accéder au marché international. Ce serait aussi au détriment de tous les francophones du monde, quand on sait que plus une langue a de locuteurs, plus grande est sa force d'attraction. La fragmentation du marché irait à l'encontre de cette condition.
Après avoir affirmé, dans les années 1960, qu'il existait une «langue québécoise» et que le français standard était une langue étrangère, puis, quand cette affirmation est devenue trop indéfendable, que les Québécois avaient non pas une langue, mais une norme à part, le «français québécois standard», les endogénistes devraient maintenant se rendre à l'évidence: le français standard international n'est pas un mythe, ni une norme étrangère; il fait partie intégrante des usages québécois. C'est l'usage privilégié, ici comme ailleurs dans la francophonie, dans les situations de communication soutenue, celui qui doit être valorisé dans l'intérêt de tous les Québécois et enseigné dans les écoles.
C'est ce qu'affirmait déjà, en 1961, l'Office de la langue française. C'est ce que désirent 75 % des Québécois, selon un récent sondage de l'OQLF. C'est ce qu'a déclaré dernièrement le président du CSLF, Conrad Ouellon, devant un auditoire international de professeurs de français, en affirmant que la langue enseignée au Québec devait être «le français standard, avec sa norme internationale commune». Après des décennies d'errements, le 400e anniversaire de Québec devrait être l'occasion d'affirmer notre adhésion, sans réticence ni ambiguïté, au français standard international. Souhaitons que c'est ce que confirmeront les membres du CSLF dans leur prochain avis et que la ministre Christine St-Pierre saura répondre aux voeux des Québécois.
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Lionel Meney
Linguiste et lexicographe, Lionel Meney a été professeur titulaire à l'Université Laval. Il est l'auteur du Dictionnaire québécois-français: pour mieux se comprendre entre francophones (Guérin, Montréal, 1999) et de Main basse sur la langue: idéologie et interventionnisme linguistique au Québec (à paraître).

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Linguiste et lexicographe, Lionel Meney a été professeur titulaire à
l’Université Laval (Québec). Il est l’auteur du « Dictionnaire
québécois-français : pour mieux se comprendre entre francophones » (Guérin, Montréal, 1999) et de « Main basse sur la langue : idéologie et interventionnisme linguistique au Québec » (Liber, Montréal, 2010).





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