La pauvreté avant le terrorisme

Réduire l'écart entre riches et pauvres est prioritaire, selon un sondage mondial

2006 textes seuls

Avis aux dirigeants des différents pays, les citoyens de la terre veulent qu'on s'attaque à la pauvreté et aux écarts entre riches et pauvres. C'est ce qui ressort d'un méga-sondage réalisé auprès de 53 749 personnes, dans 68 pays, par Gallup International Association (GIA), un regroupement international de firmes de sondages.

Les sondeurs qui ont été dépêchés jusqu'au sein de populations nomades d'Afrique ou dans des zones reculées d'Indonésie où l'on circule en pirogues, ont pu constater que 26 % de la population mondiale se préoccupe au premier chef de la pauvreté et des écarts croissants entre riches et pauvres. Cette proportion grimpe même à près de 40 % pour les régions de l'Amérique latine et de l'Afrique. Le deuxième enjeu mondial, le terrorisme, arrive loin derrière avec seulement 12 %, suivi ensuite du chômage, des guerres et des problèmes économiques avec respectivement 9 %, 8 % et 7 %.
L'environnement arrive seulement en sixième position des problèmes mondiaux, retenu par un maigre 6 % des répondants.
Le sondage d'une ampleur sans précédent a été coordonné par le sondeur québécois Jean-Marc Léger qui a mis à contribution ses collègues de plusieurs firmes réputées dans le monde. Une telle aventure aurait, selon lui, été impensable il y a seulement dix ans, les leaders de plusieurs pays n'étant pas disposés à voir les coeurs et les âmes de leurs citoyens ainsi sondés. Même cette année, des questions sur la perception des dirigeants politiques ont dû à certains endroits être retirées des questionnaires. Il n'a par ailleurs pas été possible de sonder les populations de plusieurs États, tels que la Biélorussie ou la Chine.
Une telle entreprise consacre, selon M. Léger, l'émergence d'une «deuxième superpuissance» après les États-Unis : celle de l'opinion publique. «C'est la seule superpuissance qui peut contrer les Américains. Il y a une pression beaucoup plus forte sur les leaders nationaux, dans un premier temps, puis sur les leaders mondiaux quant aux priorités à mettre en avant», fait valoir le sondeur, qui se fait un point d'honneur d'envoyer personnellement un exemplaire du sondage au président américain.

Il voit dans les priorités sélectionnées un coup de gueule à l'administration américaine. «Le peuple du monde dit que sa priorité ce n'est pas le terrorisme, mais bien la pauvreté. Tôt ou tard, nonobstant ce qu'en pense George Bush, la pression populaire va faire en sorte que la pauvreté va devenir l'enjeu du siècle parce que c'est l'opinion publique qui l'exprime, et partout dans le monde», soutient M. Léger, qui siège au conseil d'administration du GIA.
L'environnement : un problème de riches...
Curieusement, les habitants de la planète bleue ne semblent pas trop se soucier d'environnement. Cet enjeu n'arrive qu'au sixième rang des préoccupations mondiales. On note cependant que les asiatiques s'inquiètent un peu plus de l'environnement; les Japonais sont d'ailleurs parmi les seuls au monde à placer cet enjeu au premier rang.
Les Canadiens font aussi exception à cette tendance mondiale. Avec un résultat de 10 % (8 % au Québec), ils placent cet enjeu en deuxième place dans le palmarès des grands problèmes de l'heure, derrière la pauvreté (26 %). De façon générale, on est beaucoup moins enclin à se préoccuper d'environnement dans les pays moins nantis que dans les pays riches. Entre 0 et 1 % seulement des Africains et des Latino-Américains ont considéré cet enjeu comme prioritaire. En fait, 70 % des Latino-Américains et 62 % des Africains estiment qu'on exagère les menaces à l'environnement.
«L'environnement est un problème de riche. [...] Il faut avoir les moyens pour être capable de s'en préoccuper», lance le sondeur Jean-Marc Léger, rappelant les principes de la pyramide de Maslow comme quoi on se préoccupe d'abord de pourvoir à ses besoins de base.
Sida et faim
L'épidémie de sida qui décime particulièrement l'Afrique subsaharienne, où plus d'une personne sur cinq est atteinte du VIH, ne semble pas non plus attirer l'attention mondiale. La lutte contre le sida n'arrive qu'au dixième rang des préoccupations mondiales, avec un résultat de 4 %. En Afrique, ce problème arrive cependant au deuxième rang des préoccupations, 12 % des répondants l'ayant mentionné. L'Afrique se débat avec une grave crise humanitaire, que le reste du monde néglige.
C'est aussi en Afrique que l'on trouve la plus grande proportion de répondants qui disent souffrir de la faim, soit 44 %, contre 18 % dans l'ensemble du monde. La région de l'Europe de l'Est et de l'Europe centrale ainsi que celle de l'Amérique latine arrivent respectivement en deuxième et troisième position, avec 25 % et 23 % des personnes qui ont souffert de la faim au cours de la dernière année.
Fait à noter, bien que les États-Unis affichent le revenu moyen par habitant le plus élevé de la planète, la proportion de personnes souffrant de la faim y est égale à la moyenne mondiale de 18 %. «La définition de ce que c'est manger à sa faim n'est pas la même aux États-Unis qu'ailleurs dans le monde. Aux États-Unis, si tu n'as pas mangé deux Big Mac, tu n'as pas mangé à ta faim, dans le reste du monde, c'est beaucoup moins», explique M. Léger. Au Canada, seulement 5 % de la population dit ne pas avoir mangé à sa faim au cours de la dernière année.
Le sondage révèle également une recrudescence du sentiment religieux sur la planète. Il est particulièrement fort en Afrique et en Amérique latine, où respectivement 91 % et 82 % des répondants se définissent comme des personnes religieuses, alors que la moyenne mondiale est de 66 %. Cette proportion est de 79 % au Moyen-Orient, 71 % en Amérique du Nord et 65 % en Europe de l'Est et Europe centrale. L'Europe de l'Ouest et l'Asie-Pacifique ferment la marche avec respectivement 60 et 50 % de la population qui se considère comme religieuse. Les Canadiens, a fortiori les Québécois, sont eux aussi moins nombreux à se considérer comme religieux (58 % des Canadiens et 50 % des Québécois).
Une analyse plus détaillée montre que le sentiment religieux est plus fort chez les personnes moins nanties et moins scolarisées. «La religion est la nourriture des personnes pauvres», conclut à ce sujet Jean-Marc Léger.
Sceptiques à l'égard de l'immigration
Dans un monde où les frontières nationales semblent constituer de moins en moins des barrières, du moins sur le plan économique, l'immigration est pourtant perçue plutôt négativement. Le sondage révèle en effet que 47 % des 54 000 répondants jugent que l'immigration est une mauvaise chose pour leur pays, contre 43 % qui la voient d'un bon oeil.
Les tendances régionales sont cependant assez difficiles à cerner à ce chapitre. On retrouve au sein de chaque région des pays assez favorables et d'autres franchement hostiles, à l'exception de l'Amérique du Nord où le Canada et les États-Unis adoptent une vision relativement positive de l'immigration. La Turquie, marquée au fil des siècles par de multiples invasions, constitue le pays le plus fermé à l'immigration : 87 % de la population pense qu'il s'agit d'une mauvaise chose. Les citoyens de la Thaïlande, de la Bosnie, de la Macédoine et de la République dominicaine sont aussi peu enclins à accueillir des immigrants.
À l'autre extrémité du spectre, Israël et les Philippines sont les pays les plus favorables à devenir une terre d'accueil. Le Canada arrive au quatrième rang des pays les plus ouverts. Les trois quarts des répondants jugent en effet l'immigration comme un apport positif à la société.
Notre «plus meilleur pays au monde», selon l'expression maintenant consacrée de l'ancien premier ministre Chrétien, figure aussi en tête de liste pour ce qui est du bénévolat. On y retrouve en effet deux fois plus de bénévoles qu'ailleurs dans le monde. Quelque 57 % des Canadiens affirment en effet avoir effectué du bénévolat au cours de la dernière année, comparativement à 28 % à l'échelle mondiale. Le Québec affiche cependant un taux plus faible de bénévolat, avec 48 %.
Le sondage a été effectué de mai à juin 2005 auprès de 53 749 répondants. Les données ont été pondérées en fonction de la démographie de chacun des pays et reflètent l'opinion d'environ 1,3 milliard d'humains.


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