La loi 101 à l'heure des bilans

Le cinéaste Claude Godbout donne la parole à quatre enfants de la génération 101

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La langue - un état des lieux

Succès d'intégration des immigrants ou fausse assurance d'une pérennité de la langue française? La loi 101 qui a obligé les enfants d'immigrants à fréquenter l'école française est rendue à l'heure des bilans, plus de 30 ans après son entrée en vigueur, en 1977. Le cinéaste Claude Godbout s'est attelé à cette tâche en donnant la parole à quatre enfants de la génération 101.

Leur réflexion est entrecoupée d'incursions dans les écoles multiethniques d'aujourd'hui où se réalise, tel une série de petits miracles quotidiens, l'intégration concrète des enfants d'immigrants. Mais voilà, plusieurs de ces écoles sont en quelque sorte des ghettos multiethniques, où les petits de souche sont pratiquement absents.
Un des protagonistes du film, le commissaire scolaire Akos Verboczy, raconte à la caméra une anecdote tirée de son adolescence à l'école secondaire Saint-Luc, dans Côte-des-Neiges, qui en dit long sur les enjeux de l'intégration. Lors du spectacle d'une troupe de danse folklorique dans l'amphithéâtre de l'école, des jeunes se sont mis à huer devant un numéro de danse traditionnelle québécoise.
«C'était vrai il y a 20 ans dans les écoles multiethniques et je le vois encore comme commissaire aujourd'hui : le français, c'est la langue des loosers, et l'anglais, c'est la langue des winners. Le film nous permet de connaître la réalité de ces écoles multiethniques. On ne regarde plus les immigrants seulement avec un regard angélique. Quand tu es adolescent à l'école Saint-Luc, c'est ringard la culture québécoise», explique en entrevue l'homme dans la jeune trentaine d'origine hongroise.
Ce dernier a pourtant choisi de faire sa vie en français, parce qu'il a eu l'occasion de côtoyer des francophones qui «s'assument et réussissent», en fréquentant des cours d'escrime. «Cette réalité (des milieux multiethniques) est inconnue, à cause de la ségrégation. Les décideurs, les francophones, ils ne connaissent pas cela. Ils ne peuvent s'imaginer cela. C'est complètement surréaliste », poursuit Akos, qui agit parfois un peu comme une interface entre la société d'accueil et les immigrants.
Palestinienne d'origine arrivée au Québec à l'âge de 10 ans, Ruba Ghazal constate elle aussi le manque de pouvoir d'attraction de la culture francophone. Ses frères et soeurs s'intègrent tous davantage à la culture anglophone. «On a beau aller dans une école publique française, dans la cour d'école on parle quand même anglais. C'est plus cool», note la femme dans la trentaine qui a grandi à Laval.
Tout comme Akos, elle a décidé de s'engager politiquement, en militant au sein du parti de gauche Québec solidaire. Elle aussi endosse le rôle de trait d'union entre les immigrants et la société d'accueil. Mais la tâche n'est pas toujours facile. «Les francophones n'ont pas confiance que les immigrants puissent être attirés par la culture québécoise. Dès que j'ouvre la bouche, on s'étonne de mon accent québécois», constate Ruba.
Cette méfiance agace Farouk Karim, organisateur syndical et ex-candidat péquiste dans la circonscription d'Outremont. «La défense de la langue française, c'est pas juste le lot des Canadiens-français indépendantistes, descendants du chanoine Groulx. Ce qui me déplaît le plus en ce moment, c'est que les fédéralistes québécois ne défendent pas la langue française», tonne le militant péquiste, originaire de Madagascar.
Le contexte politique dans lequel il a grandi a influencé grandement son parcours. «Le Québec s'affirmait: c'était l'époque de l'accord du Lac-Meech, des référendums. Dans les années 1990, même la Chambre de commerce de Montréal était souverainiste. On s'entend-tu qu'on est loin de cela aujourd'hui!» s'exclame-t-il. Son ami et ancien camarade de classe, Akos, renchérit : «Dans l'imaginaire, il y avait une chance que les francophones gagnent.»
Le portrait est aujourd'hui plus mitigé. Avec le triomphe de la mondialisation et la question nationale qui s'estompe, la force d'attraction du français risque d'être moins grande. «Notre génération, la première cohorte des enfants de la loi 101, est en train de remettre en question passivement la loi 101. Ils choisissent majoritairement de poursuivre leur éducation en anglais. Sur le marché du travail, au centre-ville chez Gap, ils fonctionnent en anglais. Le français, pour eux, c'est la langue pour accommoder les Canadiens-français», fait remarquer Akos, qui dénonce la pression en faveur de la «bilinguisation» de la société.
Farouk s'inquiète lui aussi de voir l'anglais figurer de plus en plus parmi les critères d'embauche, et les immigrants qui parlent français devoir se contenter d'emplois en-dessous de leurs capacités, quand ils ne sont pas carrément au chômage. «Il faut travailler sur la deuxième partie du contrat moral : on vous apprend le français, mais on vous intègre en contrepartie», martèle Farouk.
Les trois jeunes de la génération 101 plaident pour un renforcement de la loi 101, notamment pour qu'elle s'applique systématiquement à toutes les entreprises et non seulement à celles de plus de 50 employés.
Contrastant avec Akos, Farouk et Ruba, qui ont résolument jeté leur ancre dans la société québécoise, le quatrième protagoniste du documentaire, Daniel Russo-Garrido, incarne à merveille le citoyen du monde, qui n'a que faire de la langue ou de la nation. Le latino-américain d'origine né à Québec s'inquiète peu de l'intégration et voit dans la question identitaire un combat d'arrière-garde. «Les anglophones n'en ont rien à foutre de savoir d'où tu viens, ils sont fonctionnels», constate Daniel.
Le réalisateur Claude Godbout note lui aussi une dégradation du contexte d'intégration des immigrants. La loi 101 a certes fait son oeuvre en faisant apprendre le français, mais qu'advient-il ensuite? «Les jeunes qui se préparent à entrer sur le marché du travail voient l'Amérique, le Canada, puis le Québec, dans cet ordre», note-t-il.
La Génération 101 prend l'affiche demain au cinéma Ex-Centris, jusqu'au 25 septembre. Le film incite au débat, à la réflexion... et peut-être à l'action.


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