La gauche, son succès, ses démons

Nicolas Sarkozy a raison de dire qu’il faut s’inquiéter d’un parti qui fut à deux doigts de se livrer corps et âme à Dominique Strauss-Kahn, symbole de cette « gauche caviar », cosmopolite et néolibérale qui refuse de s’inscrire dans un récit national.

Élection présidentielle française


Depuis deux semaines, la France assiste à une étonnante métamorphose. Celui qui n’était que le candidat du Parti socialiste à la fonction suprême, celui que l’on surnommait il n’y a pas si longtemps encore « Bisounours », « Le Petit Chose » ou « Fraise des bois » s’est lentement transformé. Certes, François Hollande n’a jamais été le personnage insipide que décrivaient ces formules. Mais depuis deux semaines, il n’est plus un simple candidat. Le voilà devenu - oui, disons-le - président, alors même que c’est dimanche que les électeurs devront trancher entre lui et Nicolas Sarkozy.
La semaine dernière, en conférence de presse, la mutation était déjà évidente. À cause de l’assurance, de la maîtrise des dossiers, de la hauteur de ton et même des gestes, les journalistes avaient le sentiment d’interroger le maître de l’Élysée. L’actualité est d’ailleurs venue confirmer cette évolution. Alors que François Hollande propose depuis des mois en solitaire la renégociation du traité européen sur la discipline budgétaire pour y intégrer des éléments destinés à relancer la croissance, voilà que ses propos sont soudainement relayés par plusieurs dirigeants européens. Ils sont mêmes repris par le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi. Tout se passe comme si Hollande était déjà l’interlocuteur des capitales européennes. Le débat télévisé de mercredi n’aura fait que confirmer cette posture présidentielle.
On verra ce que diront les urnes dimanche, mais il importe de comprendre ce qui a permis au candidat socialiste de mener une campagne presque parfaite. Il y a un an exactement, l’élu de Corrèze se préparait en solitaire à affronter Dominique Strauss-Kahn, le candidat du jet-set international et de la finance, alors président du Fonds monétaire international (FMI). Tirant les leçons des échecs cuisants de 2002 et de 2007, il avait déjà compris un certain nombre de choses. D’abord, que Strauss-Kahn mais aussi Nicolas Sarkozy symbolisaient cette perversion néolibérale, cette opulence des nantis, ce mépris des nations et des peuples, ce triomphe insupportable de l’argent roi qui nourrit la colère des couches populaires et tout particulièrement des électeurs du Front national. Il avait aussi compris que, pour se rapprocher de ces électeurs, les socialistes ne pouvaient plus continuer à cultiver la naïveté et le laxisme sur des sujets aussi cruciaux que la sécurité et l’immigration. Car ce n’est évidemment pas dans les beaux quartiers que l’insécurité et les problèmes d’intégration perdurent. Il avait enfin compris que cette population, que Nicolas Sarkozy n’avait cessé de diviser entre vrais et faux travailleurs, travailleurs et assistés, Français et immigrants, avait besoin d’être rassemblée. D’où le retour à la nation et le rejet du discours de cette gauche multiculturelle qui ne s’adresse plus au peuple, mais à des catégories particulières d’électeurs : les jeunes, les femmes, les gais, les minorités ethniques.
Le grand problème de Nicolas Sarkozy, ce n’est pas seulement son bilan économique. D’ailleurs, celui-ci n’est pas aussi mauvais qu’on le dit et François Hollande sera bien heureux de reconduire l’essentiel de sa réforme des retraites et des universités. C’est plutôt qu’il a passé cinq ans à dénigrer la France, ses institutions et ses habitants. Inauguré dans l’admiration béate du modèle anglo-américain, son quinquennat s’est achevé dans l’admiration tout aussi ridicule de l’Allemagne. Devant ce mépris de l’identité française, les thèmes du « rêve français » et du « rassemblement » ont été redoutables. Nicolas Sarkozy a eu beau chanter la Marseillaise à tue-tête et se draper dans le tricolore depuis deux mois, les électeurs avaient compris depuis longtemps que François Hollande n’irait jamais, lui, faire du jogging dans Central Parc en portant un t-shirt NYPD.
Mais les socialistes seraient mal avisés de prendre prétexte de ces succès pour retomber dans leurs vieux démons. Car ces vieux démons n’ont pas disparu. Pensons aux 35 heures, une réforme inopportune dans un pays où sévissait et sévit encore un chômage structurel. Pensons au vote des immigrés aux élections municipales, une des 60 propositions du candidat et qui est une forme de négation de la citoyenneté.
Nicolas Sarkozy a raison de dire qu’il faut s’inquiéter d’un parti qui fut à deux doigts de se livrer corps et âme à Dominique Strauss-Kahn, symbole de cette « gauche caviar », cosmopolite et néolibérale qui refuse de s’inscrire dans un récit national.
Le défi immédiat des socialistes, s’ils sont bien sûr élus dimanche, sera évidemment de redonner à la France son indépendance économique face aux marchés. Cela passera inévitablement par une cure d’austérité à laquelle Nicolas Sarkozy ne s’était résolu qu’à reculons et pour laquelle il n’avait pas plus de crédibilité que son adversaire. Mais encore faudra-t-il trouver le moyen de convaincre la population que ces sacrifices pourront être un jour récompensés par un peu de croissance.
À plus long terme, le défi sera aussi de ne pas retomber dans les vieilles ornières et de continuer à entendre ce que disent ces perdants de la mondialisation que sont les électeurs du Front national. Si François Hollande délaisse ces terrains, ce n’est pas l’UMP qu’il affrontera dans cinq ans, mais Marine Le Pen.


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