La fin de l'Histoire?

1997

12 novembre 1997
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Vendredi dernier, l'ancien chef du Bloc québécois, Michel Gauthier, déclarait que ce parti ne devrait pas se représenter lors des prochaines élections fédérales. Surprise, une partie de la députation bloquiste, pourrait-on dire, en est tombée de son siège... Pour Michel Gauthier, le Bloc perdrait sa raison d'être, qu'un troisième référendum soit gagné, perdu ou qu'il ne soit pas tenu. Il craint que les Québécois en viennent à voir le Bloc comme une simple «police d'assurance». Selon lui, «il faut que les Québécois se branchent. S'ils décident de ne pas devenir souverains, le Bloc n'est pas là pour durer. Ils devront vivre avec la conséquence de leur choix.»
M. Gauthier, dont les convictions souverainistes sont du reste profondes, prend néanmoins une position qui, tout en soulevant des questions pertinentes, équivaut à décréter une espèce de «fin de l'histoire». En imposant ainsi une frontière temporelle arbitraire, c'est comme s'il fermait une porte aux générations futures dans l'éventualité bien précise où la sienne échouerait dans la réalisation de la souveraineté.
Comme si l'histoire d'un peuple devait s'arrêter à une borne imposée par des politiciens qui, parce qu'ils ont donné des décennies à une cause, seraient déçus de ne pas en voir le dénouement.
Bien sûr, il est probable qu'une autre défaite aurait des conséquences majeures, qu'elle accentuerait d'autant la marginalisation politique du Québec au Canada. Mais faut-il, pour faire passer ce message essentiel, penser à retirer aux Québécois un véhicule qui, comme l'avait démontré Lucien Bouchard, peut s'avérer un formidable outil politique, du moment, bien entendu, qu'on sait quoi en faire? Faut-il songer à en priver les plus jeunes dans l'éventualité où la souveraineté ne se réaliserait pas dans un avenir rapproché? Faut-il, comme certains le disent, pratiquer ce qui ressemble à du chantage en présentant le prochain référendum comme le dernier?
Cela dit, si ces diverses positions sont exprimées avec les meilleures des intentions, elles sont surtout l'expression, au sein du camp souverainiste, de la crainte phénoménale d'une nouvelle défaite. Mais si on doit se ronger les ongles en constatant une baisse inquiétante des appuis au OUI, qu'on le fasse de manière productive en travaillant à faire remonter ces appuis plutôt qu'en évoquant des scénarios plus ou moins tragiques. Par exemple, qu'on cherche à comprendre les raisons expliquant - pour reprendre le mot d'un journaliste - le «désintéressement que connaît l'option souverainiste». Et qu'on en tire les leçons appropriées. Bref, qu'on cesse de vaciller entre la dénégation jovialiste du phénomène et la mort annoncée du souverainisme. Entre ces deux extrêmes, un juste milieu, certes plus modéré et plus lucide, est sûrement possible dans l'analyse. Qu'on s'intéresse aussi à la démobilisation croissante d'un certain nombre de militants. Ce faisant, les craintes, tout au moins, auraient débouché sur une action positive.
Le fait est que bien des souverainistes sentent le besoin de transformer leur sentiment actuel d'impuissance en volonté créatrice. Par contre, d'autres, plus fatigués et craintifs des effets du plan B, parlent à voix encore basse d'un prochain référendum dilué qui porterait sur une formule plus «confédérale» se rapprochant de celle du rapport Allaire. D'autres encore sont en train de se convaincre que le peuple québécois n'aurait pas la «volonté» de se «brancher», de se donner un pays. Ce qu'on finit toujours par entendre, au Québec, dès que le NON remonte. L'Histoire universelle nous enseigne pourtant que les peuples ne mènent jamais seuls leur projet d'émancipation nationale, qu'ils doivent aussi pouvoir compter sur des élites fortes et motivées. C'est ce que constatait René Lévesque, en 1968, dans Option Québec: «L'avenir d'un peuple ne sort jamais tout seul du néant. Il exige que des "accoucheurs' assez nombreux prennent en connaissance de cause la décision grave d'y travailler. Car, à côté des forces aveugles et de tous les impondérables, il faut croire que ce sont encore essentiellement les hommes qui font l'histoire.» C'est peut-être à ce niveau que l'usure commence à se faire sentir, et moins chez le peuple lui-même.
Evidemment, nombreux furent ceux à prendre cette «grave» décision. Mais après deux défaites référendaires, force est de constater que certains des «accoucheurs» semblent avoir besoin de renforcement et de sang neuf. Certains sont essoufflés, d'autres ne le sont pas. Certains sont pessimistes, d'autres espèrent une action renouvelée. Certains croient qu'il faut présenter le prochain référendum comme le dernier en espérant que cela ferait bouger l'opinion. D'autres croient plutôt que leurs leaders devraient oeuvrer dès maintenant à une victoire, en commençant par une remobilisation essentielle des troupes avant la prochaine élection québécoise. D'ailleurs, il reste à voir ce que les militants en diront au prochain conseil national du PQ, ces 29 et 30 novembre. Reste aussi à voir si on y comprendra que sans une protection réelle de la Loi référendaire contre le jugement de la Cour suprême, on peut escompter que la démobilisation qu'on sent chez des militants ira en s'accentuant.
Selon Michel Gauthier, «c'est dur et c'est long» pour le Bloc à Ottawa. Bien sûr, l'avenir du mouvement souverainiste ne tient ni au BQ, ni à Gilles Duceppe. Mais on semble oublier que le BQ et le PQ ne sont pas des partis politiques comme les autres, qu'ils sont essentiellement des vecteurs, des moyens d'atteindre la souveraineté. Tant et aussi longtemps que ce but ne sera pas atteint ils conservent leur raison d'être.
C'est pourquoi penser à la vie du BQ et à celle du mouvement auquel il appartient serait peut-être plus utile que de penser à sa mort. Question d'insuffler une énergie qui semble commencer à manquer chez certains. Question de renforcer l'équipe des «accoucheurs» avant la troisième tentative. Question, surtout de ne pas décréter trop tôt une fin de l'Histoire dont on ne connaît pas la prochaine étape... et encore bien moins le dénouement.


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