Les rendez-vous manqués

1997

9 juillet 1997
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Ceux qui aiment réfléchir aux relations entre Québécois ne manqueront pas L'Apprentissage de Duddy Kravitz, une tragicomédie musicale présentée jusqu'au 17 juillet, au théâtre yiddish du Centre des arts Saidye Bronfman. Cette adaptation d'un livre de Mordecai Richler, qui est meilleur romancier qu'analyste politique, est principalement en yiddish avec traduction simultanée en français ou en anglais.
Le yiddish, c'est une langue vieille de 1000 ans qui fut longtemps le lien unificateur entre les juifs d'Europe. C'est un amalgame d'hébreu, d'allemand, de russe, de français, etc. En entrevue, Bryna Wasserman, metteure en scène et fille de la grande dame du théâtre yiddish, Dora Wasserman, explique que si l'Holocauste a grandement affaibli sa portée, le yiddish connaît maintenant une résurgence qui renforce d'autant l'identité juive.
Tout cela fait aussi partie de notre patrimoine parce que la communauté juive contribue au Québec depuis plus de deux siècles et que le théâtre yiddish existe en cette ville depuis cent ans. (Voir le magnifique ouvrage de Jean-Marc Larrue, Le Théâtre yiddish à Montréal, Editions JEU.) Et si la musique yiddish (le klezmer) vous attire, ne manquez pas le mégaconcert gratuit du 14 août, au parc Centennial de Côte-Saint-Luc (345-2610).
Montée avec finesse et rendue par de très belles voix, la pièce de Richler nous fait pénétrer dans l'univers juif prolétaire montréalais des années 50. Ce faisant, les non-juifs peuvent s'initier à un aspect important et méconnu de notre histoire. Fait à noter: quelques comédiens sont francophones, dont l'exquise Emilie Phaneuf qui, en entrevue, explique comment elle a appris phonétiquement ses chansons et ses dialogues en yiddish! Ajoutons qu'Irwin Block, journaliste à The Gazette, fait aussi partie de la distribution et nous révèle des talents qu'on ne lui connaissait pas... Si cette pièce vaut le déplacement pour des raisons artistico-sociologiques, c'est que le rapprochement entre juifs et francophones demeure un des grands rendez-vous manqués dont notre histoire est truffée. Pourtant, au delà des stéréotypes, les similitudes culturelles crèvent les yeux: la chaleur, le sens de la communauté, etc. Mais l'histoire a fait qu'à l'instar d'autres immigrants, les juifs ashkénazes - ceux venus d'Europe - se sont anglicisés et se sont identifiés aux intérêts politiques des Anglo-Saxons. Pourquoi?
On nous dit que les élites canadiennes-françaises d'avant la Révolution tranquille étaient férocement antisémites et ont ainsi précipité les juifs dans les bras des Anglais qui les auraient accueillis avec joie et ouverture. La réalité est plus nuancée... Jusqu'au milieu du XXe siècle, une partie des élites anglo-saxonnes rejetaient aussi les juifs et elles le faisaient crûment. Pensons aux quotas limitant le nombre de juifs à McGill ou aux affiches à l'entrée des chics clubs privés anglais se lisant No Dogs or Jews Allowed. Cette forme d'antisémitisme est fort bien expliquée dans le roman de Gwehalyn Graham - Earth and High Heaven -, lequel fit scandale dans les milieux anglo-montréalais lors de sa parution en 1944. Pourquoi donc, dans un tel contexte, les ashkénazes ont-ils adopté l'anglais?
Dès leur arrivée, il y a de cela plus de deux siècles, ils furent coincés entre deux élites, une coloniale et l'autre, colonisée. Jusqu'à la Révolution tranquille, l'élite anglo-saxonne dominait l'économie. Résultat: comme bien d'autres, ils ont compris que l'anglais était la langue de la mobilité sociale. Et comme on émigre pour améliorer son sort et non pour s'appauvrir.. Ajoutez le rejet d'une bonne partie du haut clergé catholique et le choix de l'anglais s'explique.
Naviguant entre ces deux élites, la communauté juive a travaillé fort au Québec. Elle s'est solidifiée et a construit de nombreuses institutions. Aujourd'hui, le Québec est le seul Etat, hormis Israël, à subventionner un réseau complet d'écoles juives. Pourquoi donc manquons-nous encore le rendez-vous? La réponse est complexe et l'espace de cette chronique ne peut y suffire. Mais l'anglicisation des ashkénazes, quoique «logique» à l'époque, fait qu'une relative distance socioculturelle demeure avec les francophones. De plus, avec l'arrivée du PQ et l'adoption de la loi 101, une forte majorité d'ashkénazes ont adopté les positions de la communauté anglophone dite «de souche».
Bien sûr - puisqu'il faut le dire pour éviter les foudres des inquisiteurs qui confondent «racisme» et différends politiques -, la communauté juive est entièrement libre de ce choix. Mais cette constatation ne change rien à la distance qui perdure. Car c'est de la combinaison de cette anglicisation inévitable des ashkénazes et de l'indifférence des élites francophones d'une certaine époque qu'ont émergé cet éloignement ainsi qu'une méfiance marquée envers les «nationalistes» québécois. L'ancien chef du Parti Egalité, Robert Libman, le décrit fort bien dans son livre Riding the Rapids où il raconte avoir grandi dans un milieu où les contacts réels avec des francophones étaient à peu près inexistants. De plus, avec la construction d'un Etat québécois moderne et une promotion des francophones qui se faisait attendre depuis longtemps, cette distance sociolinguistique a campé les positions encore plus clairement.
De plus, contrairement à la plupart des francophones fédéralistes, une partie de la communauté juive a repris le refrain anglophone voulant que le Québec soit moins démocratique, que les leaders souverainistes soient menteurs et intolérants, que leurs droits sont en danger, etc. Un discours méprisant qui remonte à bien loin en ce pays...
Alors, que faire? Tenir de grandes séances d'«amour» comme le discours du Centaur en 1996? Son échec flagrant nous dit qu'il vaut mieux oeuvrer à une échelle plus humaine et encourager les contacts individuels et les organismes communautaires, de part et d'autre, à accentuer leur rapprochement. Car un fait demeure: dès que de vrais contacts s'établissent entre juifs et francophones, les barrières tombent la plupart du temps. Les francophones sont accueillis avec chaleur alors que les juifs constatent que leurs concitoyens «nationalistes» ne sont pas les démons qu'on leur a décrits. La méfiance fait place à une humanisation de l«adversaire» et avec le temps, on finit par comprendre que les bons contacts humains ne nous obligent pas à sacrifier nos options politiques respectives. Une bonne chose, quel que soit l'avenir du Québec...
Bref, que ce soit en allant au théâtre Saidye Bronfman ou en organisant un souper réunissant la Société Saint-Jean Baptiste et B'Nai Brith (!), ne manquons pas à nouveau ce rendez-vous prometteur entre Québécois. M'est avis qu'il en vaut l'effort...


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