Le royaume de la pensée unique

1997


6 août 1997
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I1 était une fois dix premiers ministres provinciaux. Réunis à St-Andrews dans le donjon d'un grand château fort perdu au fond d'une forêt électoraliste, quelque part entre les bancs de brouillard constitutionnel et les pics référendaires, ils s'entendirent pour ne pas parler du mal mystérieux qui afflige le «plus meilleur» royaume du monde.
Mais derrière les portes closes, neuf d'entre eux susurrèrent à l'oreille du dixième que s'il était vraiment gentil, il troquerait cette peste de «souveraineté» contre un nouveau plan pour sauver l'unité du royaume. Suggéré par le Conseil canadien des chefs d'entreprises - de puissants marchands -, ce «plan» comportait trois volets.
Les dix provinces du royaume seraient «égales» dans la grande Constitution du royaume.
On leur retournerait quelques poussières de pouvoirs.
On reconnaîtrait le rôle «unique» de la belle province de Québec pour la protection de sa langue, de sa culture et de ses institutions.
Ulcéré, le prince Lucien s'écria: «Non mais, vous allez m'arrêter ça! Qu'est-ce que c'est que cette idée de nous ramener à l'Acte de Québec de 1774! Et pourquoi pas y mettre la religion, tant qu'à y être?» «Le Québec», ajouta-t-il, convaincu qu'il aurait dû rester chez lui, «ce n'est tout de même pas une bourgade! C'est un peuple!»
C'est alors que le prince Lucien comprit ce qui se passait. Le choix du mot «unique» n'était pas fortuit. En fait, il découlait de la pensée tout aussi unique qui s'empare peu à peu du reste du royaume, soit le dogme de l'égalité des provinces et le refus corollaire de tout statut particulier pour la nation québécoise.
Le prince Lucien comprit aussi à quel point le mot «unique» s'inscrivait dans cette immense obsession canadienne qu'est l'«unité». Des mots et encore des mots se mirent à danser devant lui: uniformité, union, unité, unilatéral (comme dans «rapatriement»), unanimité (comme dans «formule d'amendement»), unifolié (comme dans Sheila Copps), etc.
Des mots et toujours des mots. «Un véritable torrent de logomachie qui nous engloutit depuis des décennies, soupira le prince Lucien. Et pendant qu'on discute, tout piétine. S'il faut "parler" je suis aussi bien de recommencer à parler de souveraineté!»
«Mais non!», lui cria Daniel, son chef de l'opposition, qui s'était caché dans ses bagages. «N'en parlez surtout pas! Ne voyez-vous pas les vagues d'ouverture et de générosité qui déferlent sur nous? Nous sommes inondés d'amour comme au rallye du 27 octobre 1995! Et puis, n'avez-vous pas entendu parler de ces intellectuels canadiens-anglais si "ouverts" au Québec? Ne me dites pas, s'enflamma Daniel dans un rare moment d'émotion, que vous voudriez plus qu'une simple société "unique"? Moi, par exemple, je suis gentil, je ne demande plus rien ... »
«Oui, ça, on l'avait remarqué!», s'esclaffa le prince Lucien. Il faut dire que je n'en demande pas beaucoup moi-même, mais passons... Quant à ces intellectuels si "ouverts" on peut les compter sur les doigts d'une main. Tu vois, Daniel, ce n'est pas parce qu'on voit un ou deux bouleaux blancs qu'il faut en conclure que toute la forêt est faite de bouleaux blancs. Que veux-tu, le Canada est fermé comme une huître!»
Avec un sourire quelque peu moqueur, le prince Lucien en profita pour demander à Daniel où il avait bien pu mettre son Rapport Allaire. «Le Rapport Allaire? lui répondit Daniel tout surpris, c'est quoi ça? De toute façon, je préfère la société distincte. Excusez-moi. Je voulais dire la société "unique".»
Excédé, le prince Lucien l'admonesta: «Daniel, tu n'es pas fatigué de faire dans la nécrophilie politique avec tes sociétés distincte ou unique? Si tu dois parler aux morts, ne préfères-tu pas la voix de tes prédécesseurs?» Daniel lui rétorqua en bon fédéraliste d'un monumental «Non!». Le prince Lucien le renvoya chez lui par le retour du courrier..
Seul dans sa chambre, le prince Lucien, sombre et songeur, se demanda pourquoi de riches marchands et des premiers ministres très provinciaux ressassaient des concepts si franchement dépassés. «Auraient-ils perdu jusqu'à l'ombre d'un espoir de renouvellement du royaume? Serait-ce que le plan B, pour être efficace, doit être manié concurremment avec l'illusion d'un tel renouvellement?» Il n'osait en croire sa propre voix...
Mais il y a sûrement autre chose. «Si des fédéralistes s'entêtent à nous prendre pour des valises distinctes ou uniques, se dit-il, c'est qu'ils croient que des Québécois attendent toujours la énième promesse de changement et que chaque refus précédent a été effacé de leur mémoire.»
Il émit alors une hypothèse: «Et si la nation québécoise, abandonnée dès sa tendre enfance par sa mère patrie, cherchait encore l'amour qui lui a tant manqué? Cela expliquerait-il son besoin chronique de "reconnaissance" au travers du regard de l'autre? Cela expliquerait-il qu'un certain nombre - décroissant, j'en conviens - préfère encore cette attente à leur propre indépendance et à leur propre regard? Et si c'était vrai?, murmura-t-il. Grand Dieu, c'est alors qu'il faudrait encore tout réexpliquer!»
«Eh oui!», lui répondit tout doucement la voix d'un de ses prédécesseurs. «On doit tout recommencer chaque fois. Et chaque fois, de nouveaux Québécois se joignent à nous. Mais dépêche-toi si tu veux résister à la Pensée unique! Tu sais, en politique, le temps est une denrée précieuse que l'on dilapide à ses risques et périls ... »
«Vous voulez dire qu'il n'y a plus de temps à perdre?» demanda le prince Lucien avec impatience. Mais la voix mystérieuse avait déjà quitté la pièce. Ce que fit aussi le prince Lucien qui se promit, une fois pour toutes, qu'il ne remettrait plus jamais les pieds dans une de ces séances on ne peut plus futiles. «Après tout, nous avons une élection et un référendum à préparer», se dit-il; je n'aurai plus le temps de perdre mon temps!»


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