Rapport Manley sur le rôle futur du Canada en Afghanistan

La face cachée des choses

Afghanistan - le Rapport Manley - retrait ou non?



Le groupe de travail sur l'avenir de l'engagement canadien en Afghanistan, présidé par John Manley, a rendu public son rapport mardi dernier. En bref, il recommande de poursuivre indéfiniment l'engagement militaire du Canada en Afghanistan. Cette conclusion se fonde sur une analyse d'une trentaine de pages qui s'articule autour de trois axes: sécurité, gouvernance et développement.

Le groupe de travail encourage également le gouvernement à revoir sa «stratégie de communication», constatant que cette guerre reste impopulaire chez une part non négligeable de la population canadienne. Par certains aspects, le rapport est plutôt bien tourné et propose des informations pertinentes, mais il est aussi intéressant de souligner ce qu'il ne contient pas.
La sécurité des uns est l'insécurité des autres
Comme presque toutes les analyses produites au Canada au sujet de l'Afghanistan, le rapport ne présente pas les militaires canadiens comme une menace à la sécurité et à la stabilité de l'Afghanistan. Ce sont encore et toujours les «insurgés talibans» qui menacent la sécurité des Afghans et des Afghanes et qui minent la stabilité du pays.
Pour leur part, les soldats canadiens poursuivraient une «stratégie de libération, de protection et d'aide au développement». Pareil aveuglement volontaire révèle en partie ce qui cloche dans l'approche militariste au Canada, soit l'incapacité de concevoir les soldats étrangers, dont les Canadiens, comme participant d'une force d'occupation brutale, meurtrière et illégitime. Pendant 10 ans, de 1979 à 1989, la résistance afghane a combattu les soldats soviétiques qui avaient été «invités» par le gouvernement de Kaboul de l'époque. En Occident, on appelait alors ces insurgés les «combattants de la liberté». Aujourd'hui, pour plusieurs Afghans, les soldats étrangers, dont canadiens, sont -- comme les Soviétiques d'hier -- des envahisseurs et des occupants face à qui il est méritoire de résister.
Combien d'Afghans les Canadiens ont-ils tués?
On cherchera en vain dans le rapport une estimation du nombre d'«insurgés» et de civils tués par les soldats canadiens et leurs alliés. Le rapport précise toutefois que «les insurgés talibans exploitent à des fins de propagande les morts attribuables aux opérations» des troupes de l'OTAN. Quel manque de civisme de leur part! Mais nous comprendrions mieux pourquoi «nos» soldats se font tuer et blesser si nous savions à quel rythme ils tuent et blessent en Afghanistan. Ce rapport aurait aussi dû documenter les effets négatifs des «opérations de libération» de l'armée canadienne en nombre de personnes en fuite et déplacées, de résidences détruites, de champs ravagés.
Traduire en justice
Le rapport, qui évoque une éventuelle négociation avec des «talibans» modérés, rappelle que ceux qui sont responsables de «la mort de milliers d'Afghans innocents [...] devront être traduits en justice». Soit. Mais le rapport oublie de mentionner que les députés élus de la République islamique d'Afghanistan se sont eux-mêmes votés une loi d'amnistie pour les crimes de guerre qu'ils auraient pu commettre depuis une vingtaine d'années.
Or, selon plusieurs organisations de droits de la personne, dont Human Rights Watch, environ 70 % des députés de cet État sont des criminels de guerre (responsables de massacres de masse ou d'assassinats ciblés, de torture prisonniers, de viols). Le rapport n'indique pas quelle position devrait adopter le gouvernement du Canada face à de tels alliés aux mains couvertes de sang et qui s'autoamnistient. Et que dire de la responsabilité juridique des membres du gouvernement du Canada face aux civils tués en Afghanistan par des soldats canadiens (sans parler des fameux prisonniers envoyés à la torture)?
Contrer la menace terroriste?
En plusieurs endroits, le rapport indique qu'un des objectifs militaires du Canada en Afghanistan consiste à contrer la menace terroriste. Le rapport oublie de mentionner que le Service canadien de renseignement et de sécurité (SCRS) considère, depuis 2002, que «le Canada risque d'être pris pour cible directement ou indirectement par un réseau terroriste» précisément parce qu'il «participe activement et ouvertement à la lutte internationale contre le terrorisme».
Plutôt que de diminuer les risques d'une attaque au Canada, la présence militaire en Afghanistan semble au contraire en augmenter la probabilité... Sans exonérer les activistes islamistes de toute responsabilité morale, il faudra tout de même se demander quelle est la part de responsabilité des militaristes canadiens, dont les membres du gouvernement, si une bombe explose demain dans le métro à Montréal ou à Toronto.
Les intérêts du groupe d'experts
Un lecteur du Devoir soulignait fort à propos (voir la lettre «Quelle farce ridicule!» publiée le 24 janvier) que les membres du groupe de travail «sont d'abord et avant tout des experts du partenariat stratégique avec les États-Unis», ce qu'indique sans gêne aucune une annexe du rapport dans laquelle les cinq membres sont présentés brièvement.
On y apprend aussi que plusieurs des membres du groupe de travail ont occupé des postes de direction dans des entreprises privées. Mais on oublie de mentionner les liens directs entre ces entreprises et les contrats militaires. Ainsi, D. Burney a été président de 1999 à 2004 de CAE inc., une entreprise aéronautique qui obtient d'année en année des dizaines de millions de dollars en contrats du ministère de la Défense. Dans la même veine, Paul Tellier a été p.-d.g. de Bombardier de 2003 à 2004 et il siège au conseil d'administration de Bell Canada Entreprise. Il serait très intéressant de savoir combien d'actions d'entreprises d'armements détiennent individuellement ces «experts indépendants», pour savoir si leur recommandation de poursuivre la guerre ne serait pas... intéressée.
Encore un nouveau plan de communication!
Le rapport du groupe de travail déplore à plusieurs reprises ce qu'il perçoit comme le «déficit informationnel» et les ratés de la «stratégie de communication» du gouvernement canadien, ce qui expliquerait qu'une part de l'opinion publique soit réfractaire à la guerre en Afghanistan. Le rapport oublie toutefois d'indiquer que le gouvernement a déjà reçu au printemps 2007 l'aide de la firme de marketing Strategic Counsel pour améliorer son discours sur la guerre.
Le rapport oublie aussi de mentionner que l'opinion publique est en réalité saturée par une propagande militariste qui devrait -- en principe -- être très efficace. On nous présente la guerre sous ses facettes les plus belles (émancipation des femmes, construction d'écoles), des personnalités canadiennes politiques et artistiques se succèdent devant les caméras à Kaboul et Kandahar, «nos» soldats sont systématiquement dépeints comme des individus sympathiques.
En fait, presque tous les médias, qu'ils soient privés ou publics (Radio-Canada), anglophones ou francophones et nationaux ou de quartier, semblent dirigés par des partisans de cette guerre. À voir, les éditoriaux de la presse écrite qui, les uns après les autres, sont toujours en faveur de la «mission» de «nos» soldats. C'est ce que confirme aussi le projet de Radio-Canada de présenter le Téléjournal en direct de Kandahar.
Médias convaincus
Peut-on espérer de plus belles preuves de l'engagement des médias à vendre la guerre à l'opinion publique. Oui! Ainsi, la columnist Christie Blatchford, du quotidien Globe and Mail, dira avoir versé des larmes d'émotion et de soulagement en lisant la prose du rapport du groupe de travail sur l'Afghanistan, ce qui rappelle les pleurs de l'ex-journaliste de Radio-Canada Christine St-Pierre également versés en l'honneur des soldats canadiens en Afghanistan.
Des journalistes d'influence qui se déclarent en faveur de la guerre et qui pleurent pour «nos» soldats. Peut-on espérer meilleure campagne de communication, ou encore une plus grande mobilisation des médias? Si la communication ne «prend» pas, malgré toute cette belle et forte propagande publique et privée, c'est peut-être que le produit est de toute évidence un citron, que cette guerre sert les intérêts d'une élite et qu'elle est illégitime? Cela aussi, le rapport oublie de le dire...
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Francis Dupuis-Déri, Professeur de science politique à l'UQAM et auteur du livre L'Éthique du vampire: De la guerre en Afghanistan et quelques horreurs du temps présent (Lux, 2007)
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