La caution piégée

Afghanistan - le Rapport Manley - retrait ou non?



Il y a exactement deux ans aujourd'hui, les conservateurs de Stephen Harper prenaient le pouvoir à Ottawa après une campagne centrée sur l'éthique et l'allègement du fardeau fiscal. De l'Afghanistan, les Canadiens avaient bien peu entendu parler. La réalité a toutefois rapidement rattrapé les conservateurs. À peine élus, ils ont vu la situation militaire se détériorer dans la région de Kandahar, avec, à la clé, un nombre accru de victimes dans les rangs canadiens.
Malgré cela, le premier ministre a décidé de tenir à la hâte et dans une atmosphère hautement partisane un vote sur la prolongation de la mission de combat dans la province afghane. Stephen Harper a obtenu ce qu'il voulait au printemps 2006, mais son gouvernement a dû depuis porter seul le poids politique de la poursuite de la mission jusqu'en février 2009.
Le nombre de soldats tués, lui, a continué d'augmenter et l'appui de la population, à s'effriter. Les conservateurs ont quand même gardé le cap, mais sans alliés et minoritaires, ils risquaient beaucoup cet automne, au moment du vote sur le discours du Trône. Comment, sans être défaits, afficher leur désir de poursuivre la mission jusqu'en 2011? En créant un comité dont les conclusions serviraient à éclairer un éventuel vote au printemps 2008. Ce qui fut fait, en embarrassant au passage les libéraux avec le choix du libéral John Manley comme président.
Le rapport du groupe de travail, publié hier, a en apparence offert à Stephen Harper ce qu'il cherchait. Les cinq sages recommandent bel et bien la poursuite de la mission de combat dans la région de Kandahar au-delà de 2009. Les bémols sont toutefois nombreux. Suffisamment, en tout cas, pour laisser transpirer une solide critique de la façon dont ce dossier a été mené sur la scène internationale et au Canada et pour embêter d'une certaine manière le premier ministre.
Ainsi, le rapport rejette les prétentions du gouvernement voulant qu'il soit possible de former l'armée afghane à temps pour un retrait en 2011. Selon John Manley, il est impossible de fixer une échéance arbitraire. Le moment du retrait doit être déterminé par l'atteinte des objectifs fixés, ce qui exige un plan cohérent et une évaluation périodique des progrès réalisés. Ceci aurait aussi l'avantage, note le rapport, de permettre une prise de décisions éclairées pour la suite des choses. On croirait entendre une évidence après presque six ans d'engagement en Afghanistan. Mais non, et c'est ce qui est préoccupant. Cela tend à démontrer que le Canada s'est laissé prendre dans un engrenage, au lieu de planifier chaque étape.
Le comité Manley met au rancart l'idée de date butoir, mais à certaines conditions. Si Stephen Harper va de l'avant sans rien changer, il court à l'échec. Il faut des renforts de l'OTAN dans la province de Kandahar, comme en demande le Canada depuis un moment. À la différence du premier ministre, cependant, le comité en fait une condition pour rester. Si l'OTAN refuse, le Canada devra l'aviser du retrait de ses troupes après février 2009.
Le comité dit que cette mise en garde doit arriver rapidement et le sommet de l'OTAN en avril sera l'occasion parfaite pour mettre les points sur les i. Et pour accentuer la pression, suggère le groupe, le vote au Parlement devrait se tenir après le sommet. Le groupe pose d'autres conditions qui ne dépendent que de la volonté d'Ottawa, dont la nécessité de fournir une information plus exacte et complète aux Canadiens sur l'évolution de la situation sur le terrain.
Le sort de ce rapport est loin d'être clair. Le premier ministre a dit vouloir prendre le temps de l'étudier. Le NPD et le Bloc ont réitéré leur opposition à la poursuite de la mission. Les plus embêtés sont les libéraux. Ce sont eux qui ont envoyé les troupes à Kandahar et c'est la division dans leurs rangs qui a permis de prolonger leur mission. Le chef Stéphane Dion a répété hier qu'il souhaitait que le Canada avise l'OTAN de son intention de mettre fin à la mission de combat en février 2009 pour se concentrer sur la formation des militaires afghans. Mais John Manley a rejeté cette approche, notant qu'on ne peut séparer formation et combat en Afghanistan, la première se faisant généralement dans le cadre de missions sur le terrain. En plus, même si M. Dion a dit vouloir attendre avant de se prononcer sur le rapport, son porte-parole en matière de politique étrangère, Bob Rae, a manifesté de l'intérêt.
Mais même si les libéraux décidaient de donner une chance au scénario Manley avec son report d'un vote qui leur ferait gagner du temps, il n'y a aucune garantie que Stephen Harper puisse le mener à bien. Pour y parvenir, il faudrait qu'il cherche à créer un certain consensus pour ne pas arriver à l'OTAN sans appuis, qu'il adopte une position de leadership sur la scène internationale et qu'il fasse preuve de transparence au pays. Des façons de faire qui n'ont jamais été sa marque de commerce.
Le rapport expose les faits avec lucidité, mais on peut douter du réalisme de certaines recommandations dans un contexte de gouvernement minoritaire. Quel parti osera appuyer l'idée d'un mandat dépourvu de date butoir, même avec l'arrivée de renforts? Quel parti acceptera, à la veille de possibles élections précipitées, de remettre en question une position initiale plus populaire?
Stephen Harper n'a pas reçu le chèque en blanc qu'il espérait, quoi qu'en dise le Bloc québécois. Impossible, à la lumière de ce rapport, de se servir du travail du comité pour justifier d'aller de l'avant comme si de rien n'était. Le premier ministre devra prendre la responsabilité du dossier, forcer le jeu à l'OTAN et ajuster sa politique pour ne pas s'isoler davantage. En fait, si ce rapport contient une porte de sortie pour le gouvernement, elle se trouve ironiquement dans l'éventuelle justification offerte à l'équipe Harper si cette dernière était forcée, à la suite d'un refus fort probable de l'OTAN, de mettre fin à la mission en février 2009.
mcornellier@ledevoir.com


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