La Belgique est un échec tant wallon que flamand

Chronique de José Fontaine

Le fait que le Premier ministre belge actuel, qui est un Wallon, parle mal le néerlandais, soit la langue de la majorité des Belges, fait indéniablement penser au Canada. Somme toute, le français peut être considéré par rapport au néerlandais comme une langue plus importante, de la même façon que l'anglais l'est vis-à-vis du français. Certes, ces deux dernières langues sont des langues mondiales. Mais on ne peut pas nier que le néerlandais soit aussi une langue parlée dans plusieurs continents (en Afrique du Sud, en Amérique à Surinam notamment, il garde des traces en Indonésie entre autres...). Comme l'importance d'une langue relève aussi du développement économique et scientifique du ou des pays qui la parlent, et que la Hollande comme la Flandre sont très avancées, on classe parfois cette langue au 11e rang des langues. La seule chose (mais pas la moindre!) qui différencie les Wallons des Anglais du Canada c'est qu'ils sont minoritaires depuis toujours. A quoi s'ajoute aussi le fait que, s'ils sont la très large majorité des francophones en Belgique, ils ne sont pas les seuls puisque les Bruxellois le sont aussi et une minorité flamande.
Le combat de la Flandre pour sa langue
Jusqu'il y a peu, il n'y avait vraiment que de très rares politiciens wallons ou même bruxellois francophones capables de parler le néerlandais. Cela peut s'expliquer par l'importance du français qui est parlé depuis très longtemps (et même avant la Belgique), par une partie des élites flamandes qui, d'ailleurs, étaient présentes au moment de la constitution de l'Etat belge en 1830 et qui ne se soucièrent apparemment pas du néerlandais/flamand. La Constitution belge fut rédigée seulement en français. Tout en Belgique se fit alors en français : administration, Justice, débats au Parlement etc. Ou, curieusement, pour des raisons sérieuses pouvant retenir l'attention de la bourgeoisie, en wallon dans les grandes installations industrielles pour des raisons de sécurité (du moins en Wallonie mais c'était la seule partie industrialisée du pays alors).
Cependant, une littérature flamande vit rapidement le jour et un mouvement flamand commença à combattre pour la reconnaissance du néerlandais/flamand presque depuis 1830 aussi. Diverses lois en faveur de son usage obligatoire furent votées dans les dernières années du XIXe siècle et le début du XXe siècle avant la Première guerre mondiale. Ces lois s'avérèrent peu efficaces. La plupart d'entre elles furent votées par la majorité constamment flamande du Parlement belge et contre la minorité formée (depuis toujours) par les députés wallons. Une loi plus dure encore fut votée en 1921 qui instaurait l'obligation d'user du néerlandais, également en Wallonie au plan administratif. C'est à la suite de cela que, la seule fois dans toute l'histoire linguistique du pays, des lois furent votées en 1932 à la suite d'un compromis entre Wallons et Flamands. Les autres lois n'avaient pas fait l'objet de compromis. Les lois de 1932 consacrèrent l'unilinguisme de la Flandre et de la Wallonie et le bilinguisme de la capitale belge, Bruxelles. On dit parfois que ce sont les Wallons qui refusèrent que le «bilinguisme» soit étendu à tout le pays. Pourtant c'est avant les lois de 1932 que, en 1929, le gouvernement belge prit l'initiative, sous la pression de la Flandre, de faire voter la flamandisation complète de l'université de Gand où il y avait encore un enseignement bilingue organsié en 1924, mais qui fut supprimé.
Le fait capital de la majorité flamande
Il y eut encore d'importantes lois linguistiques votées en 1962 qui fixèrent la frontière longuistique entre Flandre, Wallonie et Bruxelles de manière définitive. Elles furent votées comme pratiquement toutes les lois linguistiques en Belgique (sauf celles de 1932), par une majorité parlementaire flamande au parlement belge s'imposant à la minorité wallonne.
Or, j'en ai déjà souvent parlé, cette majorité flamande fut peut-être encore plus efficace sur le plan économique et politique que sur le plan linguistique. J'en ai parlé en citant les travaux du Professeur Quévit qui montrent que la très grande partie des ressources de l'Etat belge ont été affectées au développement flamand durant des décennies, politique qui a pu compter sur l'implantation des deux grands pôles belges en Flandre - ou du moins au nord du pays - depuis quasiment 1830, soit Bruxelles, la ville des banques et Anvers le port mondial. Les réactions wallonnes n'ont pas manqué et le combat wallon a pu être terrible mais il avait face à lui la majorité politique du pays, y compris parfois ses gendarmes.
Il arrive souvent que des Flamands disent que les Wallons devraient faire l'effort de parler la langue «de la majorité» des Belges. Mais cette façon de parler heurte malgré tout quand on sait ce que cette «majorité» a fait endurer à la Wallonie sur le plan économique, une politique à quoi elle doit sans doute un chômage en Wallonie qui ne parvient pas à se résorber depuis quelques décennies, étant donné les difficultés du développement wallon depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale. Certes, cette politique a été menée dans un but légitime, à savoir trouver l'assiette économique nécessaire au néerlandais. Mais d'une façon qui me semble injuste. Le 3 mai 1918, telle était déjà l'analyse d'un fonctionnaire belge en pays occupé par l'Allemagne et envoyée au gouvernement belge en exil : « Par le jeu de notre politique intérieure, la direction des affaires du pays appartient à un parti qui s'appuie principalement sur les régions flamandes et agricoles de la Belgique, alors qu'elle échappe entièrement aux régions industrielles wallonnes du pays. C'est là une situation qui n'est pas normale, qui procède d'une application défectueuse du régime parlementaire (...) qui était déjà visible avant-guerre et qui va empirer. La différence entre la question flamande et la question wallonne, c'est que les Flamands poursuivent l'accomplissement graduel d'un idéal d'ordre intellectuel et moral, tandis que les Wallons exigent l'abolition immédiate d'un état de choses qu'ils regardent comme abusif et vexatoire. »
La Belgique est un échec tant wallon que flamand
Il est à noter que la Flandre ne peut se sentir encore à l'aise dans sa langue. Le Brabant flamand aux abords immédiats de Bruxelles, métropole francophone, est menacé de francisation (or c'est le sixième de la population flamande) et on évoquait récemment des faits prouvant que ce danger pouvait s'étendre bien au-delà encore, à des villes comme Alost ou Malines, notamment parce que de très nombreux francophones mettent leurs enfants dans les écoles de ces villes, y imposant par là, curieusement, une certaine présence du français (le phénomène s'est également produit à Bruxelles mais Bruxelles compterait moins de 5% de Flamands d'ici quelques années selon certaines prévisions).
La Belgique unitaire a donc amené ses deux peuples constitutifs à deux échecs graves, l'un sur le plan linguistique pour la Flandre, l'autre sur le plan économique pour la Wallonie. Ce pays mérite-t-il donc encore de durer?

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José Fontaine355 articles

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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1 commentaire

  • Archives de Vigile Répondre

    21 avril 2012

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    Poser la question, c'est y répondre, NON même si tu te bats pour sa survie via le confédéralisme tant voulu par la Flandre pour continuer sa domination envers la Wallonie et surtout Bruxelles, capitale fédérale.