L'opposition s'insurge contre l'envoi d'Afghans à la torture

Harper reconnaît le sérieux des allégations

Afghanistan - torture, mensonges, censure et cafouillage

Ottawa - Les trois partis d'opposition à Ottawa ont exhorté le gouvernement à cesser immédiatement le transfert de prisonniers aux autorités afghanes devant des preuves de plus en plus solides que ceux-ci font l'objet de torture. Le premier ministre Stephen Harper s'y refuse, assurant que la situation sera bien contrôlée.
L'histoire a éclaté au grand jour hier après qu'un quotidien torontois eut publié un long reportage de son correspondant en Afghanistan rapportant les témoignages de 30 hommes ayant été arrêtés par les troupes canadiennes puis remis aux autorités locales. Tous prétendent avoir été torturés dans des lieux morbides aux murs tachés de sang humain.
«Avant que le premier ministre ne salisse ceux qui osent poser des questions à propos de notre mission en Afghanistan, pourrait-il répondre à la question que plusieurs Canadiens se posent, à savoir si les détenus sont torturés», a lancé le chef libéral, Stéphane Dion, à la Chambre des communes. Le leader adjoint, Michael Ignatieff, a ajouté que «l'honneur du Canada est en jeu».
Plus tôt dans la journée, M. Dion avait laissé entendre que le Canada devrait peut-être ramener les prisonniers en terre canadienne et les incarcérer ici. «Nous devrions trouver une autre solution: nous pourrions les amener au Canada, nous pourrions les garder sous notre contrôle en Afghanistan», avait-il dit, reconnaissant quelques instants plus tard que ce n'était peut-être pas réaliste.
Le premier ministre n'a donc pas laissé passer cette occasion de s'attaquer au jugement de son adversaire.
«Nous ne ferons pas ce que le chef de l'opposition a suggéré plus tôt, à savoir rapatrier les prisonniers talibans au Canada», a raillé Stephen Harper.
Le premier ministre a toutefois reconnu que «ce sont des allégations sérieuses, et le gouvernement les prend au sérieux». «C'est pourquoi nous avons conclu une entente avec le gouvernement afghan. Nous discuterons avec eux pour s'enquérir de cette question et s'assurer qu'ils ont la capacité de remplir leur part de l'entente.»
Dans son édition d'hier, le Globe and Mail, sous la plume de son correspondant Graeme Smith, relate l'expérience de 30 Afghans capturés par les forces canadiennes, puis remis aux autorités locales. Tous disent avoir été bien traités par les soldats canadiens, mais torturés par les Afghans. Ils disent avoir été battus, fouettés avec des câbles, électrocutés, affamés, privés de sommeil, pendus par les chevilles, laissés sans vêtements par temps glacial.
Noor Mohammed Noori raconte comment trois hommes s'asseyaient sur sa tête et ses jambes afin de l'immobiliser tandis qu'on le battait avec des fils électriques. M. Noori se rappelle ironiquement que les soldats canadiens qui l'avaient intercepté avaient placé leur main sur sa tête pendant le trajet afin qu'elle ne heurte pas le toit du véhicule. Pourquoi se donnaient-ils tout ce mal pour le protéger si c'était pour l'envoyer à la torture, se demande-t-il. «Savent-ils? Les Canadiens savent-ils ce qui nous arrive ensuite?», a lancé l'Afghan au journaliste du Globe and Mail.
La Convention de Genève sur la torture stipule clairement que non seulement un pays signataire doit s'abstenir de pratiquer la torture, mais aussi de livrer un prisonnier à une autre autorité s'il existe des risques de torture.
Ce n'est pas la première fois que des doutes surgissent quant au traitement subi par les personnes interceptées par les troupes canadiennes. Le Canada a signé en décembre 2005 avec l'Afghanistan un accord sur le transfert et le traitement des prisonniers. C'était en pleine campagne électorale. Par la suite, il a été démontré que l'entente était moins contraignante que celle signée, par exemple, par les Pays-Bas, en ce que le Canada ne retenait aucun droit de regard sur les prisonniers une fois transférés.
Pour rassurer les critiques, le ministre de la Défense, Gordon O'Connor, avait à tort dit à plusieurs reprises que le Comité international de la Croix-Rouge avait le mandat de s'assurer du bon traitement des prisonniers. Il a été contredit par le président même du CICR. Le 19 mars dernier, il a dû s'excuser au Parlement pour cette erreur. Le même jour, le ministre a ajouté qu'il mettait «maintenant à contribution la commission afghane des droits de la personne pour assurer la surveillance des détenus au sein du système». Encore là, le directeur de la commission, Abdul Noorzai, a déclaré quelques jours plus tard qu'il n'avait pas les ressources nécessaires pour faire ce travail. Le ministre a malgré tout réitéré hier qu'il avait «l'assurance personnelle» du chef de la commission que tous les sévices sur des prisonniers transférés seraient signalés aux autorités canadiennes. Dans son article, Graeme Smith cite pourtant l'ombudsman aux droits de la personne de la police de Kandahar qui reconnaît l'utilisation de la torture avec les prisonniers récalcitrants... et la défend! «Dans ces cas, ces gens ont besoin d'un peu de torture, parce que, sans torture, ils ne diront jamais rien», dit le colonel Shir Ali Saddiqui.
Les trois partis d'opposition ont réclamé en choeur hier la démission de M. O'Connor. Le NPD réclame aussi la tenue d'une enquête publique sur le traitement des prisonniers. La solution au problème des prisonniers afghans n'est pas simple pour autant. Car que faire des prisonniers s'ils ne sont plus remis aux autorités locales? Le chef du Bloc québécois et du NPD ont indiqué que les soldats canadiens devraient garder les prisonniers sous leur contrôle. «Je pense qu'ils peuvent maintenir les prisonniers là-bas à l'intérieur d'une prison administrée par les Canadiens jusqu'à temps qu'il y ait une entente comme celle qui existe avec les Pays-Bas où ils peuvent se rendre eux-mêmes, ils peuvent eux-mêmes visiter les prisonniers», a expliqué M. Duceppe.
Deux professeurs versés en droit international ont déclaré qu'à leur avis, le Canada devrait se doter d'une prison en sol afghan, à défaut de quoi les prisonniers devraient être ramenés ici. «Pendant la Deuxième Guerre mondiale, nous avions 40 000 prisonniers en Alberta, au Québec et en Ontario», a fait valoir Amir Attaran, de l'Université d'Ottawa. Il dit quand même préférer la solution d'une prison canadienne en sol afghan. «Entre 2002 et mai 2006, nous avons fait 40 prisonniers. C'est gérable. On ne parle pas de chiffres immenses.»
Son collègue Michael Byers, de l'Université de Colombie-Britannique, est du même avis. Les transferts doivent cesser, car ils placent selon lui le Canada dans l'illégalité internationale. «Nous n'avons pas besoin d'une preuve de torture, nous avons besoin d'évidences qu'il y a un risque de torture.»
Le ministère de la Défense nationale n'a pas rappelé Le Devoir hier pour chiffrer le nombre de prisonniers ayant été remis aux autorités locales depuis que le Canada se trouve dans le pays, en 2001. Au moins un spécialiste a reconnu hier que le traitement des prisonniers posait toujours problème. La présence internationale en Afghanistan vise à épauler ce pays dans l'établissement de ses propres institutions policières, judiciaires et citoyennes. Interdire à celles-ci de s'occuper des prisonniers constituerait un désaveu, croit Marc-André Boivin, directeur adjoint du Réseau de recherche sur les opérations de paix de l'Université de Montréal.
«C'est un noeud gordien. Vous êtes critiqué si vous le faites, et critiqué si vous ne le faites pas.» À sa connaissance, aucun des pays présents en Afghanistan ne dispose de son propre centre de détention.
Avec Presse canadienne


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