L’œuvre au noir*

Chronique de Louis Lapointe


L’intellectuel est par essence même un esprit libre. Jadis, l’Université
accueillait ces esprits en ses murs dans le but de les protéger de leurs
ennemis et détracteurs. À cette époque, l’université n’était pas encore
remplie de carriéristes, mais bien d’intellectuels forcés de s’y réfugier
pour échapper à la censure. Le seul but qui les animait était la découverte
de nouvelles connaissances et leur transmission. Ils ne faisaient pas œuvre
d’utilité et de mercantilisme, comme c’est le cas aujourd’hui et comme on a
encore pu le constater dans le Devoir de la fin de semaine dernière où un
cahier était entièrement consacré à l’université utile, mais bien œuvre
d’audace et de curiosité intellectuelle. Qu’on ne se le cache pas, il faut
de plus en plus faire œuvre d’utilité pour être accueilli dans le cénacle
universitaire, car pour être publié, écouté et diffusé, il faut être
commandité. L’université n’échappe pas à ces exigences du marché qui
guident toutes ses décisions les plus stratégiques.
Non seulement l’université souhaite plus d’argent, mais en plus, elle
souhaite plus de visibilité, celle-ci étant devenue un important bras de
levier pour recruter un nombre toujours plus grand d'étudiants et en
conséquence, recevoir des subventions plus importantes. C’est donc moins la
qualité de la pensée qui ouvre les portes de l’université que la notoriété
et l’aptitude à attirer le regard sur celle-ci.
Lorsqu’on voit une multitude de personnages politiques l’envahir, c’est
sûrement moins pour leurs connaissances que pour leur capacité à mobiliser
rapidement les médias. Il est plus facile pour d’anciens politiciens
d’obtenir trois tribunes différentes dans une même journée, que pour un
obscur intellectuel d’obtenir une seule colonne dans un journal au cours de
toute une année. Comme à Hollywood, le glamour est devenu plus payant que
l’intelligence. Les universités ont compris cette nouvelle contrainte et
l’exploitent de plus en plus habilement.
On le voit, si l’intellectuel public est absent des débats, c’est parce
qu’il n’est pas payant, il ne rapporte rien à court terme qui puisse être
«utile» selon les nouveaux critères de performance des universités. Vaut
mieux un amuseur public qui rapporte, qu’un dangereux intellectuel public
dont les idées audacieuses et révolutionnaires choqueront et feront fuir
les commanditaires et généreux donateurs!
Le véritable intellectuel, celui qui critique et remet en question les
paradigmes dominants, n’a plus sa place à l’université tout simplement
parce qu’il n‘a pas de place dans le marché. Et si d’aventure ses critiques
sont publiées, elles ne trouveront probablement jamais aucun écho chez les
élites intellectuelles déjà établies et en conséquence pourront
difficilement influencer le marché. Pour cette raison, la meilleure façon
de tuer un intellectuel, c’est de tout simplement ignorer ses idées, de
faire comme s’il n’avait rien dit ou rien écrit, d’agir comme s’il
n’existait pas.
Cependant, pour que cette forme de censure soit vraiment efficace, il faut
non seulement ignorer les nouvelles idées et leurs messagers, mais en plus,
il faut donner tout l’espace public à ceux qui représentent le mieux la
pensée officielle accréditée par les universités, les médias et leurs
commanditaires officiels. Pour cette raison, lorsque vous ouvrez votre
journal, votre TV, votre radio, vous voyez toujours les mêmes personnes
avec les mêmes idées. Voilà ce qui tue les intellectuels.
Sans université, sans éditeur, sans journal, sans canal officiel pour
diffuser sa pensée, l’intellectuel est absent de l’espace public et ne peut
donc susciter de nouveaux débats. Si les animateurs de radio et de
télévision avaient vraiment les moyens de leurs ambitions comme une des
plus renommées l’affirmait récemment lors d’une émission de désinformation,
il y aurait beaucoup plus souvent de nouveaux visages et de nouvelles idées
pour alimenter les débats sur la place publique.
En donnant toujours la parole aux mêmes personnes, on s’assure que ceux
qui ont de nouvelles idées ou contestent l’ordre établi n’auront pas trop
de place. À chaque fois qu’on donne une colonne entière d’un journal à un
membre de l’élite en place, c’est un espace de moins pour la pensée libre.
On vend peut-être plus de copies, mais on diffuse forcément moins de
nouvelles idées.
* Titre d’un célèbre roman de Marguerite Yourcenar
Louis Lapointe

Brossard

Le 25 février 2008
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Chroniqueur et avocat à la retraite, l'auteur a été directeur de l'École du Barreau du Québec, cadre universitaire, administrateur d'un établissement du réseau de la santé et des services sociaux et administrateur de fondation.





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