Pour le droit à une éducation en français

L’isolement national du mouvement étudiant actuel

Tribune libre - 2007

Deux événements récents dans l’actualité m’ont poussé à me questionner sur
l’importance accordée par le mouvement étudiant québécois à la survie du
français, langue commune du Québec et principal symbole de son identité
collective. D’abord, comme nous l’a annoncé récemment le réseau LCN,
l’association étudiante de la faculté de droit de l’Université de Montréal
a décidé en Assemblée générale de permettre la publication d’articles en
anglais dans son journal étudiant. L'indifférence face à l'invasion de
l'anglais affecte aussi le vocabulaire des associations étudiantes. Ainsi,
la Coalition des forces étudiantes nationales, rassemblement de plusieurs
associations étudiantes du Québec, a décidé de tenir une manifestation le
22 novembre dont le premier mot de son slogan, « Stoppons la hausse des
frais! Marchons pour l'Éducation », est un anglicisme. Ces faits ne
constituent peut-être que des anecdotes. Mais s’il s’avérait en fait
qu’ils ne représentent que la pointe de l’iceberg, ne serait-ce pas
inquiétant?
Le mouvement étudiant n’a pas toujours été si insouciant de l’avenir de la
langue française en Amérique du Nord. Une recherche personnelle m’a permis
d’en connaître un peu plus sur l’histoire des luttes étudiantes
québécoises. En somme, lorsqu'on traite de l'importance accordée à
l’affirmation nationale, c’est le jour et la nuit si on compare les
associations étudiantes actuelles et celles des années soixante et
soixante-dix. En fait, le nationalisme était autrefois au cœur du débat
étudiant.
Lorsque lutte étudiante et lutte nationale ne faisaient qu’un
Tout a commencé en 1962. (Donald Gordon), président du Canadien National,
refusait alors d’admettre des Canadiens français au sein de son conseil
d’administration, ne les jugeant pas assez compétents. Cela poussa alors
des centaines de jeunes à manifester afin de protester contre cette forme
de discrimination.
Au début des années soixante, le Québec remplaça le Canada comme patrie
des étudiants francophones. Ainsi, en avril 1964, plus de 4000 étudiants
manifestèrent leur appui aux revendications autonomistes du gouvernement du
Québec. En octobre, on organisa une manifestation contre la venue de la
reine Élisabeth II à Québec, symbole malgré elle du colonialisme
britannique. Enfin, en mars de l’année suivante, la Presse étudiante
nationale (PEN) décida d’appuyer l’indépendance, deux ans avant que le
Général de Gaulle ne vienne crier son célèbre « Vive le Québec libre! » à
une foule jeune et enthousiaste. Les étudiants québécois se dissociaient
de plus en plus du Canada.
En 1968, plusieurs d’entre eux perturbèrent la
fête de la Saint-Jean-Baptiste pour s’opposer à la présence de Pierre
Elliott Trudeau, (alors) premier ministre du Canada. Lors de la Crise
d’Octobre, certaines associations étudiantes votèrent même des appuis au
Manifeste du FLQ ou débrayèrent pour demander comme les felquistes la
libération des « prisonniers politiques ». Dix ans plus tard, lors de la
campagne référendaire de 1980, l’Association nationale des étudiants du
Québec se prononça en faveur du OUI. Enfin, le 16 octobre de la même
année, 5000 personnes dont des étudiants participèrent à une manifestation
de commémoration de la Crise d’Octobre.
Outre les luttes antidiscriminatoires et nationalistes, les étudiants
s’impliquèrent aussi dans la lutte pour la préservation de la langue
française. En 1968, 15 000 personnes manifestaient en faveur de la
francisation de l’université McGill. Quelques mois plus tard, 30 000
personnes manifestaient dans la capitale pour s’opposer à l’adoption du
Bill 63, qui donnait le libre-choix en matière d’enseignement. Les
étudiants étaient bien sûr présents lors de ces deux manifestations. En
octobre 1975, les étudiants des Hautes Études Commerciales (HEC) appelèrent
leurs pairs à la manifestation contre la Loi 22. On sentait toutefois que
le mouvement étudiant national commençait à se dissocier de la lutte pour
la langue française. Ainsi, l’ANEQ s’opposa à la décision des HEC
prétextant que cela séparerait les étudiants entre francophones et
anglophones. Certains accusèrent alors sa direction d’être dominée par des
communistes. L’ANEQ adopta toutefois lors d’un colloque sur la question
nationale tenu en 1980 des propositions demandant notamment la construction
de nouvelles universités francophones et du matériel pédagogique en
français. Bref, une partie importante de l’énergie du mouvement étudiant
était consacré à la lutte nationale.
Qu’en est-il aujourd’hui?
Une petite recherche au sein des sites Internet de la FEUQ, de la FECQ et
de l’ASSÉ m’a permis de constater que les trois associations étudiantes
nationales actuelles n’avaient aucune revendication concernant la
préservation de la langue française ou le statut du Québec au sein du
Canada. C’est plutôt désolant considérant que la question nationale est au
cœur de la scène politique québécoise et que la langue de Molière constitue
le ciment qui lie les Québécois entre eux. Les associations étudiantes
auraient avantage à formuler des revendications linguistiques. N’oublions
pas qu’en vertu de la Charte de la langue française tout étudiant a droit à
une éducation en français (article 6). Malheureusement, plusieurs semblent
se limiter au droit à l’éducation point.
Pourtant, ce ne sont pas les problèmes qui manquent! Par exemple, la
Faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval, première
université francophone en Amérique, a décidé d’offrir un cours d’assurance
entièrement en anglais. De plus, le collège Édouard-Montpetit, cégep
pourtant francophone, souhaite offrir un DEC unilingue anglais.
Par ailleurs, alors que le débat sur les « accommodements raisonnables »
fait rage, on ne saurait passer sous silence le fait que la moitié des
allophones ayant fréquenté le réseau primaire et secondaire en français
décide de continuer leurs études dans un cégep anglais. Enfin, il y a à
peine quelques mois, la Cour d’appel du Québec a invalidé la Loi 104.
Cette loi empêchait les non-anglophones d’« acheter un droit » pour
fréquenter l’école anglaise. Selon Louis Bernard, si la Cour suprême
confirme le jugement de la Cour d'appel, cela ouvrira une brèche qui sera
fatale pour la Loi 101. Au fur et à mesure que de plus en plus de
personnes inscriront leurs enfants à l'école anglaise, il se créera une
pression sociale qui poussera tous ceux qui en ont les moyens de suivre la
vague. Il y a de quoi s'inquiéter pour notre droit de recevoir dans notre
langue l'enseignement que l'on nous accorde.
Bref, la jeunesse québécoise doit retrouver une partie des revendications
des jeunes d’autrefois sans quoi elle se condamne à l’isolement national.
Les associations étudiantes du Québec doivent se battre pour la
préservation de la langue française. Voila une revendication qui, en ces
temps de grèves et de manifestations, recevra assurément l’appui du peuple
québécois.
Maxime Schinck
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Maxime Schinck24 articles

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« Jeune homme dans la vingtaine, Maxime Schinck est finissant de
l'Université de Sherbrooke en Études politiques appliquées, profil «
Politiques publiques ». Il avait précédemment entrepris des études en
Éducation au secondaire, profil Univers social (1ère année effectuée).

Depuis plusieurs années, il fait paraître plusieurs articles dans divers
quotidiens, telles que Le Devoir et le journal sherbrookois La Tribune.
Ses études, entre autres, ont contribué à sa compréhension des systèmes
politique et partisan et à développer son indépendance d'esprit.

Son principal champ d'intérêt est l'étude des mouvements associés à la
droite de l'échiquier politique en Europe et en Amérique du Nord. De façon
globale, il s'intéresse aux problématiques sociologiques et politiques que
vivent les sociétés occidentales et à la place de ces sociétés, comme bloc
à la fois uni et diversifié, au sein de la communauté mondiale. »





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1 commentaire

  • Gaston Boivin Répondre

    29 novembre 2007

    Votre constat sur le le monde et le mouvement étudiant actuel est pour le moins inquiétant puisque la jeunesse nous renvoie l'image du Québec de demain et de celle de notre peuple. Concernant le destin francais de ce peuple en Amérique du Nord, l'historien Lionel Groulx a eu ces mots qui me sont toujours apparus à la fois réalistes et prophétiques; "Chaque génération, depuis 1760, a dû mériter de rester francaise. Celle d'aujourd'hui, ni celle de demain ne le resteront à un moindre prix. Les Canadiens-Francais sont-ils, comme l'a pu dire Toynbee, " the coming people in the Americas " ? " Il était également inquiétant d'entendre, devant la Commission Bouchard-Taylor, siégeant à Côte-des-Neiges, ce jeune homme se réclamer de sa jeunesse pour insinuer que tout était parfait dans son coin de pays et faire le lecon aux baby-boomers qui, seuls, selon sa perception, verraient des problèmes en matière d'intégration des immigrants, et qui devraient, après avoir fait leur combat, s'accommoder du temps qu'il leur reste pour laisser place à la jeunesse qui aura à vivre avec l'intégration des immigrants et qui saura s'en occuper de facon accommodante. Pas certain que ce jeune monsieur s'il songe à accommoder les autres soit également en mesure de s'accommoder lui-même, en songeant à accommoder les siens. Pas certain non plus, si notre jeunesse des années 1960 avaient eu à vivre cette atmosphère de culpabilisation de l'affirmation nationale véhiculée par les médias depuis surtout 1995 qu'elle aurait développé cette ferveur pour assurer la survivance et l'affirmation normale et naturelle de notre peuple comme celle de tout autre peuple de la terre. Sans vouloir me faire plus pessimiste qu'il ne le faille, je suis d'avis qu'au Québec, le processus d'assimilation est déjà commencé depuis quelques années, d'abord ,au niveau psychologique, par une attitude de laisser-faire, qui, graduellement, glisse vers des deuils de parties importantes de ce que nou sommes, et le consentement à considérer de plus en plus normal et acceptable, eu égard à notre situation géographique, les influences que nous devons subir de la part de la langue et de la culture anglo-saxonne qui nous entourent. Cette intrusion graduelle de l'anglais dans nos institutions d'enseignement n'est qu'une manifestation de cet état de choses.