Une droite libérale souverainiste?

Tribune libre

Par un heureux hasard, je suis tombé sur un livre publié en 1980 qui pourrait plaire à plusieurs individus révulsés par Socialisme et indépendance. Il s’agit de Pour une droite souverainiste de Georges-Paul Racine. Étant un souverainiste conservateur, je ne vous cacherais pas ma déception après la lecture de seulement quelques pages! Il aurait été préférable pour plus de précision de titrer ce bouquin Pour une droite libérale souverainiste, ce livre se contentant de critiquer la social-démocratie péquiste à l’aide d’arguments économiques. La droite conservatrice n’y trouve tout simplement pas sa place.
La thèse
La thèse de cet ouvrage est clairement émise sur sa quatrième couverture : «La sociale-démocratie (sic) au pouvoir retarde l’indépendance du Québec». Selon l’auteur, l’indépendance n’est possible qu’avec l’appui de la bourgeoisie et, puisque celle-ci est effrayée par le caractère social-démocrate du Parti québécois, elle est prête à l’empêcher de réaliser son objectif.
«Au Québec, le mouvement souverainiste est socialisant. Il accentue la politique socialisante des gouvernements qui l’ont précédé depuis 1960. Une indépendance de droite est-elle possible? Quand la bourgeoisie s’est mêlée de révolution, elle le fit toujours par la droite (p. 3-4)».
«Le peuple, par opposition à bourgeoisie (sic), voit présentement le besoin d’un mouvement souverainiste au Québec, parce que c’est lui qui s’est senti brimé par le fédéralisme, particulièrement au niveau de la langue anglaise exigée pour travailler, de la pauvreté entraînée par notre souci d’aider les pays sous-développés et par notre mépris du progrès économique. Le bourgeois n’a pas eu le même sentiment (p. 4)».
«La droite s’engage dans le séparatisme seulement sous de grandes menaces à sa survie économique. Les bourgeois, gens de ressources, s’accommodent plus facilement de l’injustice sociale. La droite traditionnelle, basée sur le capitalisme ou sur la religion ou sur le totalitarisme ou sur les trois, n’est indépendantiste qu’à cause d’embarras économiques créés par “l’occupant”, et, jamais pour des motifs religieux, linguistiques ou philosophiques. Il se voit peu d’intellectuels de droite. Une gauche intellectuelle est fréquente (p. 4)».
L’auteur reconnaît lui-même dès la première page que son hypothèse est plutôt étonnante compte tenu que la norme internationale à l’époque est que l’indépendance soit le fruit d’un mouvement politique de gauche.
«Depuis la guerre, les libérations, pacifiques ou violentes, furent, à de rares exceptions, accomplies par une gauche militante, socialisante ou communisante. De rares pays acquirent leur statut par des indépendantistes de droite (p. 3)».
Bien entendu, la règle d’hier n’est pas nécessairement celle d’aujourd’hui. Nous n’avons qu’à penser au mouvement d’indépendance pendant les années 90 en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie et en URSS, qui fut fortement démocratique et libéral. Notons aussi que l’indépendance de l’Irlande est en grande partie due à la droite catholique. Par ailleurs, il est plutôt simpliste de comparer l’aile social-démocrate du mouvement souverainiste à des ex-colonies en Afrique et en Asie, ces dernières s’étant presque toutes transformées en dictature. Pas besoin d’un doctorat pour savoir que les souverainistes, de gauche comme de droite, veulent tous unanimement un Québec souverain démocratique et respectueux des droits et libertés fondamentaux.
Les arguments
Honnêtement, Pour une droite souverainiste est un livre plutôt difficile à lire. Ses chapitres I, II et III forment une longue liste de récriminations technocratiques économiquement néolibérales à l’encontre de l’État-Providence, ou de ce que certains appellent le «modèle québécois». Pour l’essentiel, ce livre est un essai prescriptif et non argumentatif. Son objectif est de demander au mouvement souverainiste – à commencer par le Parti québécois – de s’adapter à la bourgeoisie et non de convaincre cette bourgeoisie de devenir souverainiste.
Le chapitre IV du livre de Georges-Paul Racine est différent des trois précédents puisqu’il change de cible. Subitement, l’ennemi à abattre n’est plus la social-démocratie péquiste, mais la religion. Toutes les religions y passent, y compris le christianisme. L’auteur voit dans la religion l’ennemi de la liberté et la source de l’égalitarisme auquel se rattache la social-démocratie. «La politique du social-démocrate plonge ses racines dans la philosophie sociale inspirée de la philosophie religieuse (p. 58)». Pour contrer cela, Georges-Paul Racine prône «l’enseignement religieux dans les écoles plutôt que l’enseignement d’une religion (p. 58)». L’avenir a comblé ses demandes. Dieu sait pourtant que pour plusieurs souverainistes, à commencer par les souverainistes conservateurs, la fin du cours d’Enseignement moral et religieux et son remplacement par un cours multiconfessionnel obligatoire ne constituait nullement un progrès, mais une catastrophe. C’était s’en prendre à une partie de l’identité et de la culture québécoises.
La question de la langue
M. Racine étonne beaucoup plus toutefois lorsqu’il aborde la question de la langue française. Il critique la Loi 101, affirmant qu’elle donne moins de droits aux individus d’expression anglaise, et ridiculise le fait qu’elle pourrait encore s’appliquer dans 2000 ans. C’est mal comprendre le fait que, lorsqu’un État adopte une loi, il ne se pose pas la question à savoir si celle-ci existera encore dans 100, 200, 300 ou 1000 ans. L’objectif est d’écrire la loi telle qu’elle doit être, en respectant l’état actuel de la société. Ainsi, les États-Unis ont adopté leur Constitution il y a plus de 200 ans et, mis à part quelques amendements qui lui ont été ajoutée au cours des années, elle est demeuré intacte et risque fort bien de le demeurer encore longtemps. Bien qu’elle ait été modifiée – pour ne pas dire charcutée – à de nombreuses reprises, la Charte de la langue française demeure toujours pertinente trente ans après son adoption, le français étant toujours dans un état précaire au Québec.
M. Racine critique aussi l’Office de la langue française, affirmant qu’il empêche le français d’évoluer à l’aide de régionalismes, d’emprunts à d’autres langues, d’archaïsmes et de néologismes. Étonnamment, les anglicismes contribuent aussi à ce supposé enrichissement linguistique! Même un auteur joualisant comme Gaston Miron était capable de faire la différence entre le fait de dire «arbre», «arbe» ou «abre» et le fait de dire «tree». Georges-Paul Racine ne fait pas cette distinction apparemment.
Évidemment, ce serait passer à côté de l’essentiel que de ne pas mentionner le plaidoyer de l’auteur en faveur de l’apprentissage de l’anglais! Ainsi, en tenant compte de tous les points énumérés précédemment, on peut presque se demander pourquoi l’auteur se dit souverainiste! À quoi bon l’indépendance si ce n’est pour défendre la nation? En conséquence, est-ce vraiment étonnant que l’auteur prône l’apprentissage de l’anglais, considérant que sa vision du débat linguistique n’est traitée dans son livre… qu’en annexe?
Conclusion
Heureusement, l’auteur termine son livre en reconnaissant que la cause commune doit l’emporter sur l’intérêt particulier. Ainsi, il achève sa dernière page en appelant à l’union de tous les souverainistes, de gauche comme de droite.
«La “souveraineté” en tant que principe national est bon en soi. Chaque communauté homogène travaille à sa liberté politique. L’homogénéité de la nation québecoise (sic) est telle que l’indépendance viendra (p. 62)».
«Au Québec, une droite souverainiste par nécessité historique, devrait utiliser les idées des sociaux-démocrates et les moyens de la droite traditionnelle (p. 62)».

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Maxime Schinck24 articles

  • 12 810

« Jeune homme dans la vingtaine, Maxime Schinck est finissant de
l'Université de Sherbrooke en Études politiques appliquées, profil «
Politiques publiques ». Il avait précédemment entrepris des études en
Éducation au secondaire, profil Univers social (1ère année effectuée).

Depuis plusieurs années, il fait paraître plusieurs articles dans divers
quotidiens, telles que Le Devoir et le journal sherbrookois La Tribune.
Ses études, entre autres, ont contribué à sa compréhension des systèmes
politique et partisan et à développer son indépendance d'esprit.

Son principal champ d'intérêt est l'étude des mouvements associés à la
droite de l'échiquier politique en Europe et en Amérique du Nord. De façon
globale, il s'intéresse aux problématiques sociologiques et politiques que
vivent les sociétés occidentales et à la place de ces sociétés, comme bloc
à la fois uni et diversifié, au sein de la communauté mondiale. »





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2 commentaires

  • Marcel Haché Répondre

    13 octobre 2009

    Que vous nous rappeliez un point de vue du début des années 80, cela peut être révélateur.
    Ce que vous révélez, inconsciemment peut-être, c’est le peu de chemin parcouru par les indépendantistes : depuis toujours et encore en questionnement à savoir si l’indépendance relève mieux de la gauche ou de la droite.
    Ce questionnement n’a aucun sens, et ne sert qu’une cause : celle avancée par la gauche qui fait du surplace depuis les années 60.C’est une des raisons qui fait que certains cherchent à présenter une nouvelle gauche, efficace.
    Mais sortir de la pensée figée n’est pas facile. Surtout si cette « pensée » est convaincue de sa vertu.
    L’indépendance n’est pas une question d’Égalité—à cet égard, je vous soumets que Daniel Johnson a écrit il a y a bien plus longtemps que m. Racine, une plaquette très fédéraliste intitulée justement Égalité ou Indépendance—mais une simple question de fidélité. Et cette question de fidélité ne réfère pas à ce que nous sommes, bourgeois ou prolétaires, mais à qui nous sommes.
    Les indépendantistes savent QUI ils sont, et ne craignent ni le Nous, ni les nounous…


  • Ouhgo (Hugues) St-Pierre Répondre

    10 octobre 2009

    Monsieur Schinck,
    Je sais que nous sommes tous un jour ou l'autre attirés, par une quatrième de couverture, à ouvrir un livre qui nous promet un angle nouveau de la question nationale. Vous semblez être tombé sur une approche schyzophrène de l'indépendance du Québec. Et vous avez eu le courage de vous rendre jusqu'au bout pour nous en faire un résumé. Vous avez espéré que nous en tirions profit.
    Ce que je vous propose, c'est une réflexion personnelle sur notre sort, qui m'est venue en lisant un texte de M. Bousquet: Pour un Québec plein de promesses. C'est en fait un intervenant qui m'inspira ce propos:
    Quand le Docteur D dit :
    "Le point le plus important de ce travail est celui d’une constitution québécoise : « Qu’attendons-nous donc pour agir ? Pourquoi avoir tant d’hésitations à se doter d’une constituions ? Sommes-nous une nation en constante tergiversation ? Une constitution sert à décrire et à définir un État, et le Québec est un État."
    ...il fait beaucoup de wishful thinking (prendre ses rêves pour des réalités)
    D’abord, si le Québec était un État plus réel que dans nos rêves, nous serions aujourd’hui occupés à décider comment dépenser l’argent de nos impôts et comment mettre en valeur notre économie sur le plan international.
    Comme nos gouvernements provincial et fédéral s’entendent pour nous gérer comme une province, qui donc devrait s’occuper de rédiger cette constitution québécoise ? Le Parti Québécois qui répudie ses membres dès qu’ils osent prononcer les mots nation, ethnie, peuple indépendant et surtout Résistance ?
    Sommes-nous une nation en constante tergiversation ? Demande D
    Cette question arrive d’une autre planète ! Deux référendums où la moitié de la population préfère ses chaînes ! Trois élections où l’on réélit le grand démolisseur du Québec inc ! L’ensemble des journaux ne publie que la propagande des assimilateurs et toujours pas une tentative de remplacement par un quotidien indépendant ! Elle est déjà aplatie, la nation ! Il n’existe plus assez de voteurs adultes au Québec qui soient déterminés à se ressaisir et Résister à l’occupant !
    Nous sommes en sursis. Le seul espoir de rédemption peut venir des générations montantes, déjà impliquées en affaires, quand elles découvriront que même assimilés, sans accent en anglais, ils sont méprisés par les Anglais à cause de la consonnance de leur nom, comme ce fut le cas en Nouv-Angleterre où nos ancêtres exilés ont transformé leurs noms.