L'erreur stratégique et tactique de 1837-39

Les patriotes étaient seuls alors que le peuple aurait pu écraser l'armée anglaise

Journée nationale des Patriotes 2009 - 2010 - 2011


L'ERREUR STRATÉGIQUE ET TACTIQUE DE 1837-39


Les patriotes étaient seuls alors que le peuple aurait pu écraser l'armée anglaise


Sans diminuer de quelque manière que ce soit le sacrifice des Patriotes de 1837-39, les barricades ne sont pas une manière de vaincre, détruire ou chasser une armée ennemie hors de notre territoire.

En 1837-39, nous n'étions pas un État. Nous étions une population inféodée et habituée à la soumission servile, ce qui veut dire que nous n'avions pas la moindre idée du potentiel redoutable d'une guerre défensive, systématiquement organisée et conduite contre l'armée britannique du général Colborne. Même aujourd'hui, nous évoquons ces événements avec crainte, comme s'ils menaçaient de se reproduire.

La guerre défensive ne consiste pas à se figer sur place, même avec des fusils et des canons et attendre l'ennemi, mais d'abord à étudier et nous renseigner systématiquement sur l'armée ennemie, jusque dans le moindre détail, afin de savoir comment l'attaquer et la détruire. Plus facile qu'on pense lorsqu'on sait s'y prendre.

Pas besoin d'être plus nombreux que l'armée ennemie ; une force de défense compétente et déterminée peut vaincre et écraser une armée jusqu'à vingt fois plus nombreuse. Les Finlandais et les Vietnamiens et avant eux d'autres armées en ont fait la preuve, dont l'armée carthaginoise contre les Romains à la bataille de Cannes en 216 av. J.C.

La compétence et la détermination font toute la différence.

Prenons la bataille de Saint Denis, gagnée par les patriotes et celle de Saint Charles, perdue.

Dans un cas comme dans l'autre, au lieu d'attendre les Anglais sur les barricades, voici ce qu'on devait faire pour mener une guerre défensive:

1. Des mois et des mois d'avance, il fallait en grand secret se renseigner en détails sur les effectifs anglais cantonnés au Québec. Tout savoir: lieux de cantonnements; nombre de soldats par cantonnement ; détails sur les sergents (sous-officiers) et officiers responsables de ces soldats (toujours dans le grand silence), comment ils sont logés, nourris, habillés, payés, traités, leur discipline, tout,

2. Connaissance détaillée de leur logistique de campagne. Lorsqu'ils quittent le fort pour aller quelque part, où vont-ils s'arrêter pour manger, boire, se reposer, vérifier leurs armes, ajuster leur équipement. D'où leur viennent leur nouriture et leurs fournitures et comment ces commodités ont-elles été payées?

Il faut aussi savoir ce que pensent les soldats de leurs armes et leurs équipements. Tout celà influence leur moral et leur détermination de se battre au combat. Les soldats parlent facilement de leur vie dans l'armée, de leurs expériences, leurs origines, bref ils disent tout et il est facile de tout entendre à la condition expresse qu'on ne soit pas là pour tout entendre, Vous comprenez?
Rester invisible et discret à l'extrême.

3. Connaissance détaillée du commandement et de l'exécution des ordres de bataille. Très important si on veut les surprendre au combat. Est-ce que les soldats obéissent par peur des punitions ou par conviction et pour l'honneur de leurs régiments?

4. Connaissance détaillée des branle bas de combat qui précèdent les sorties et les attaques. Celà se voit même lorsque les soldats sont cantonnés dans des forts.

Préparation pour le combat:

Pas besoin d'être nombreux pour tailler ces troupes en pièces par plusieurs embuscades surprises suivies de contre-attaques préparées, pré-calculées, pré-exercées et d'une extrême violence. Le but visé: la destruction complète de la troupe. Il y a du travail à faire.

Les facteurs qui entrent en ligne de compte pour la préparation des combats sont les suivants:

1. Reconnaissance détaillée des routes menant du fort vers le lieu de l'attaque, dans notre cas, à partir de Chambly jusqu'à Saint Denis et Saint Charles. Dans le second cas: de Montréal jusqu'à Saint Eustache et Saint Benoît.

J'ai fait le trajet de Chambly à Saint Charles et Saint Denis. La distance dépasse 70 kilomètres, ce qui est très long pour un soldat sanglé dans de mauvais uniformes, de mauvais souliers et de plus, obligé de porter un fusil assez lourd. De plus, à cette époque, il n'y avait que des forêts et des fermes dans la région. En novembre, le froid devait être mordant. Les Anglais ont dû s'arrêter plusieurs fois pour manger, boire et se reposer avant de reprendre la route. Comment étaient-ils habillés pour résister au froid? Comment leur bouffe était acheminée et servie est très important à savoir.

Voilà ce qu'il fallait prévoir. Une bataille armée n'est pas un jeu de dames ou d'échecs. C'est une entreprise extrêmement exigeante et aucun machin truc ne peut vaincre l'ennemi, sinon la somme de travail investie pour le battre.

On gagne une bataille armée dans la mesure du travail qu'on s'est imposé pour la gagner.

Il n'y a pas d'improvisation en bataille. Tout, tout, absolument tout doit être prévu jusque dans le moindre détail. Il peut et il doit y avoir des initiatives de la part des combattants mais l'initiative n'est pas l'improvisation.

Comment faire des reconnaissances et voir le terrain en détails dans les conditions de l'époque?

Par des visites sur place ou de simples pique niques familiaux ou entre amis le dimanche, en voitures tirées par des chevaux à cette époque. On choisit pour ces piques niques des lieux qui pourraient servir de halte à l'armée ennemie.

Pour la bataile, on se prépare en organisant des jeux innocents entre amis ou avec les enfants, des jeux où il faut se cacher et se faire trouver. Le jeu est une excellente préparation aux embuscades sans que personne ne le sache.

Reste à savoir quel jour les Anglais vont sortir du fort pour marcher vers nos villages et les attaquer. Plus facile qu'on pense, lorsqu'eux aussi se préparent pour un "pique nique".

Travail supplémentaire: préparer autour des lieux choisis pour l'embuscade des obstacles "naturels" qui vont obliger les troupes ennemies à se disperser et à disperser leurs forces et leurs armes. Le tir d'embuscade doit tenir compte des possiblités offertes par le glacis et les enfilades. Ces calculs sont nécessaires et lorsque le positionnement des défenseurs est effectué d'une manière compétente, les tirs deviennent extrêmement efficaces.

Les concepts de glacis et d'enfilades appartiennent à la tactique d'infanterie. Ce sont des concepts spécialisés qui tiennent compte de la faible capacité d'un tireur sur les champs de bataille. La connaissance de ces concepts et leur mise en pratique dans diverses situations réelles exige beaucoup d'études et de travails sur le terrain aux officiers d'infanterie. Ce ne sont pas tous les officiers et sergents qui connaissent ces concepts, dont l'application favorise la guerre défensive et non l'attaque

Il faut prévoir et organiser d'avance ce qu'on fera des morts, des blessés et des prisonniers mais aussi des déserteurs, ce qui arrive fréquemment dans les batailles. Il faut aussi prévoir les informateurs. Il ne faut laisser personne s'enfuir pour aller avertir les autres restés en arrière. Les blessés et les prisonniers doivent être traités humainement commes'ils étaient nos propres soldats. Quant aux morts, il faut les enterrer avec tous les honneurs de la guerre et prendre note de leurs noms.

Tout celà exige beaucoup d'entraînement préalable, de la discipline et du silence.

La question qui se pose maintenant à propos de la guerre patriotique de 1838-39 est celle-ci: avions- nous les moyens d'entreprendre de telles actions contre les troupes anglaises?

Notre population à l'époque se chiffrait à 460,000 habitants.

En partant, il faut tenir compte de la règle de 7% qui prévaut lorsqu'il s'agit d'organiser la défense d'un territoire.

On ne peut retirer plus de 7% d'une population donnée pour servir dans les forces de défense. Si l'organisation de l'armée extirpe plus de 7% de la population dans une pyramide d'àges assez régulière, on risque de déséquilibrer la population et son économie.

Dans notre cas, en 1837-39, compte tenu de notre population, nous pouvions discrètement mobiliser environ 32,000 combattants, soit 7% de notre population à l'époque.

Les Anglais n'avaient que 9000 soldats au Québec au moment de la guerre patriotique de 1837-39.

Il faut dire qu'à cette époque, l'armée britannique était dispersée partout dans le monde. Partout où passait l'Angleterre, c'était la guerre, qui exigeait de fortes dépenses et de lourds sacrifices humains.

Comme le Québec était peu important, que sa population s'était soumise, alors, les Anglais avaient le dessus sur nous alors que nous avions ce qu'il fallait pour les écraser et envoyer leurs soldats travailler pour nous en forêt le reste de leurs jours.

Et les armes? Il nous en manquait beaucoup? En fait, il ne faut pas autant d'armes que nous sommes portés à penser.Nous avions quelques fusils mais les travaux préparatoires aux batailles réduisaient la nécessité de s'armer plus que l'ennemi.

Le fusil Brown Bess des Anglais exigeait une minute pour recharger et les projectiles n'avaient qu'une portée limitée à 120 mètres environ.

En comparaison, les flèches iroquoises pouvaient atteindre une portée supérieure, pouvant aller jusqu'à 300 mètres et davantage lorsque le fabricant avait eu le temps de bien curer son bois. Un carquois pouvait contenir douze flèches et quelques secondes suffisent entre une fléche et l'autre.

Discrètement, en grand silence, les Québécois pouvaient fabriquer des miliers d'arcs et de flèches plus perfectionnés que ceux des Iroquois et pratiquer discrètement loin des regards. Il est faux de croire que le fusil était une arme supérieure aux arcs et flèches, certainement pas à cette époque.

Les Asiatiques connaissaient l'arc rélfexe inventé par les Mongols aux débuts du Moyen Âge et qui pouvait tirer une flèche à 900 mètres de distance, ce qu'aucun fusil ne pouvait faire avant 1885-1890. C'est alors que furent inventés le canon rayé, la balle en forme de fuseau, la cartouche de métal et l'amorce constituée d'une capsule de fulminate de mercure insérée à la base de la cartouche.

Mais les arcs et flèches des Asiatiques demeurèrent redoutables et économiques pendant assez longtemps.

En somme, nous avions tout ce qu'il nous fallait, y compris un énorme avantage logistique, sans oublier les rigueurs de notre territoire, pour vaincre et chasser l'armée anglaise en 1837-39.

Et maintenant, alors que notre position est plus forte qu'à cette époque, est-ce que le peuple va remettre son sort à une poignée d'individus seuls et sans appuis?

JRMS





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René Marcel Sauvé217 articles

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J. René Marcel Sauvé, géographe spécialisé en géopolitique et en polémologie, a fait ses études de base à l’institut de géographie de l’Université de Montréal. En même temps, il entreprit dans l’armée canadienne une carrière de 28 ans qui le conduisit en Europe, en Afrique occidentale et au Moyen-Orient. Poursuivant études et carrière, il s’inscrivit au département d’histoire de l’Université de Londres et fit des études au Collège Métropolitain de Saint-Albans. Il fréquenta aussi l’Université de Vienne et le Geschwitzer Scholl Institut Für Politische Wissenschaft à Munich. Il est l'auteur de [{Géopolitique et avenir du Québec et Québec, carrefour des empires}->http://www.quebeclibre.net/spip.php?article248].





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2 commentaires

  • Archives de Vigile Répondre

    27 mai 2010

    L'unique façon de vaincre une armée lorsque nous sommes désarmés c'est par le feu bien ciblé pour forcer l'ennemi à se retrancher. C'est de cette façon que les troupes minoritaires de Wolfe ont envahis la Nouvelle France en brûlant plus de 200 ans d'histoire ( 1534-1763) en brûlant tous nos villages à la veille de l'hiver

  • Archives de Vigile Répondre

    26 mai 2010

    Bonsoir,
    En lisant votre article, je me suis plu à ressentir ce qu’est la vie! Et pourtant, on y parle de guerre! C’est que, défendre la vie peut parfois mener à l’organisation. Et l’organisation ne peut venir de l’individualisme actuel. L’ennemi (l’ennemi est toujours en nous–même et nous empêche toujours de vaincre, de vivre) le sait. Votre description est intéressante et démontre bien que l’alliance peut faire de grandes choses.
    Le renseignement, la géographie, la retenue (et non la bravade), l’obéissance (ce dont est cruellement dépourvue la jeunesse), le réalisme (il faut être réaliste, vous l’avez bien décrit, pour imaginer une marche de soixante-dix kilomètres, pour « un soldat sanglé dans de mauvais uniformes, de mauvais souliers et de plus, obligé de porter un fusil assez lourd »), l’entraînement, la discipline, le silence.
    On ne trouve pas tout ça, aujourd’hui, dans nos sociétés « organisées ». Une hygiène de vie dirait Freud.
    Merci. Le texte était éducatif et vraiment édifiant sur les capacités que nous pourrions développer (y compris celle de ne pas faire la guerre mais d’affirmer notre différence) et qui pourraient nous permettre de vivre selon les valeurs auxquelles nous adhérons.
    André Meloche