Fini les fautes de français au cégep ?

Québec suggère de ne plus compter le nombre de fautes à l'épreuve de français

La langue française


Le ministère de l'Éducation envisage de ne plus comptabiliser systématiquement les fautes d'orthographe, de syntaxe et de ponctuation dans la correction de l'épreuve uniforme de français au collégial, dont la réussite est obligatoire pour l'obtention du DEC. Un rapport recommande de troquer le décompte des fautes pour une évaluation «qualitative», dite «holistique», afin de mesurer la maîtrise du français.
Le rapport, qui circule depuis quelques jours dans le milieu collégial, qualifie de «punitive» la méthode de correction actuelle, qui consiste notamment à effectuer une recension des erreurs commises dans la copie de quelque 900 mots d'un étudiant. «Ce ne sont pas les faiblesses de l'élève qui devraient intéresser l'évaluateur, mais plutôt ses forces: on devrait valoriser ce qui est réussi et non mesurer ce qui est raté», peut-on lire dans le rapport produit par l'enseignant de français Richard Berger pour le compte du ministère de l'Éducation, des Loisirs et du Sport (MELS).
Pour l'heure, on comptabilise le nombre de fautes de syntaxe, de ponctuation, de grammaire et d'orthographe, ainsi que la précision et la variété du vocabulaire pour attribuer une note sur la qualité de la langue. L'étudiant qui commet moins de neuf fautes aura un A, celui qui en a entre 10 et 19 s'en tirera avec un B et on attribuera un C à celui qui fait entre 20 et 30 fautes. L'échec survient lorsqu'on recense plus de 30 fautes dans la copie d'un étudiant. Outre la maîtrise de la langue, les correcteurs évaluent également la compréhension des textes littéraires à propos desquels l'étudiant doit disserter et la qualité de son argumentation ainsi que la structure de son texte.
Le document produit par la direction de l'enseignement collégial du MELS préconise de renoncer à l'évaluation «quantitative» de la maîtrise du français pour adopter une approche «holistique». Le correcteur devrait ainsi juger si l'étudiant maîtrise de façon satisfaisante ou pas la syntaxe et la ponctuation, les accords grammaticaux ainsi que l'orthographe. Il évaluerait également la justesse et la variété du vocabulaire employé.
«Cela se fait ainsi partout sauf chez nous; c'est déjà comme cela pour l'épreuve uniforme d'anglais langue maternelle», fait valoir le directeur de l'enseignement collégial au ministère, Christian Ragusich. Il souligne que la méthode actuelle peut par exemple pénaliser exagérément un étudiant qui ne maîtrise pas une notion précise de syntaxe, qui lui vaut plusieurs «fautes», mais dont le texte est par ailleurs bien écrit. «Quand viendra le temps de décider si un étudiant passe ou pas, cela ne sera plus seulement une addition du nombre de fautes de un à trente. On regarderait la lisibilité du texte», poursuit M. Ragusich en entrevue au Devoir.
Le taux de réussite à l'épreuve uniforme de français, administrée depuis 1996, oscille généralement autour de 85 % (il était cependant de 81 % l'an dernier). La majeure partie des échecs sont attribuables à une maîtrise insuffisante de la langue. Le rapport note que 12,9 % des collégiens échouent à cet aspect de l'épreuve uniforme, comparativement à seulement 5,8 % pour l'épreuve uniforme d'anglais, où la maîtrise de cette langue fait déjà l'objet d'une évaluation «holistique». Notons qu'il faut nécessairement obtenir la note de passage au chapitre de la maîtrise de la langue pour réussir l'épreuve dans son ensemble.
Le directeur de l'enseignement collégial nie toute tentative de niveler vers le bas pour améliorer le taux de réussite, soulignant que les critères de maîtrise de la langue feront toujours l'objet d'une évaluation.
Ce n'est pas l'avis du président de l'Association des professionnels de l'enseignement du français au collégial, Gérald Gaudet. «On essaie de baisser le niveau pour atteindre de meilleurs taux de réussite, alors que le niveau est déjà bas. C'est déplorable», critique M. Gaudet.
Il juge irréaliste l'emploi d'une approche d'évaluation qualitative ou holistique. «Cela laisse place à beaucoup de subjectivité. [...] On ne peut pas faire la correction de la langue si on ne se base pas sur quelque chose de normatif. Je ne vois pas comment cela peut être appliqué», fait observer M. Gaudet.
Le document sera soumis à un comité du ministère, formé d'enseignants, de représentants des collèges et des universités, chargé de revoir l'ensemble de la formation générale au collégial. Le directeur de l'enseignement collégial souligne qu'une telle approche, si elle était retenue au terme des travaux du comité, devrait faire l'objet d'un projet-pilote avant que des recommandations soient formulées à la ministre de l'Éducation pour la révision de l'épreuve.
Peu d'intervenants contactés par Le Devoir avaient eu le temps de prendre connaissance de l'ensemble du rapport, publié en mai. C'est notamment le cas de la Fédération des cégeps, qui espère que le gouvernement la consultera en bonne et due forme avant d'aller de l'avant.
À la Fédération des enseignants du collégial (FEC-CSQ), on indique que l'approche «holistique» n'est pas très bien reçue. «On veut bien souligner les forces de l'étudiant, mais il faut aussi mesurer ses faiblesses, pour lui en faire part et qu'il s'améliore. Cela n'a pas beaucoup d'allure», déclare le président de la FEC, Mario Beauchemin.
Son collègue vice-président de la Fédération nationale des enseignants (FNEEQ-CSN), Jean Trudelle, est moins tranché. Il estime qu'il peut être intéressant de simplifier la grille de correction, pour en retirer des critères «tatillons» qui pourraient jouer contre les étudiants. «Mais il ne faut pas que cela devienne une passoire», avertit M. Trudelle, promettant d'avoir le ministère à l'oeil lorsque viendra le temps de l'application.
Autres aspects
Si l'approche de correction dite «holistique» est reçue plutôt fraîchement, d'autres aspects suscitent cependant de bonnes réactions du côté des enseignants. Le rapport de M. Berger suggère entre autres d'introduire des traductions d'oeuvres étrangères dans les textes soumis. «C'est très intéressant en période de mondialisation», s'exclame le professeur de français Gérald Gaudet.
On ouvre également la porte à l'étude d'oeuvres qui ne seraient pas des textes de fiction. Si le rapport était adopté tel quel, les étudiants pourraient par ailleurs choisir entre quatre questions différentes plutôt que trois. Pour tenir compte du temps de lecture des textes, le nombre minimal de mots requis passerait par conséquent de 900 à 800.


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