Et le roi des Belges?

Chronique de José Fontaine

La monarchie belge a été longtemps un rouage essentiel dans la mécanique politique belge, plus essentiel encore avec Albert I (1909-1934), auréolé du prestige de vainqueur de la Grande guerre que les Alliés eux-mêmes avaient contribué à consolider. Son fils, Léopold III, a eu la même emprise mais s‘est déconsidéré durant la Deuxième Guerre mondiale. Le roi qui lui a succédé, Baudouin I, sous des dehors moins arrogants, a pu encore marquer la politique belge jusqu’à sa mort survenue en 1993.
Un roi qui pèse bien moins qu’avant
Face à cela, le roi actuel Albert II pèse bien moins, beaucoup moins. Mais même si les esprits lucides le savent, ils sont, comme les autres esprits, fatalement contraints d’admettre que la monarchie belge, associée à la Belgique et à sa constitution en 1831, garde un poids symbolique considérable.
Le personnage lui-même est sans doute celui qui s’identifie le plus à la Belgique. Même une partie des hommes politiques francophones, très nationalistes belges, ne doivent pas avoir le même rapport à la nation et à l’Etat que ce personnage étrange qu’est un roi plus formaté à son rôle qu’un séminariste d’avant Vatican II. Même avec la distance que permet le fait d’appartenir à la grande bourgeoisie (fortune, relations, prestige), l’actuel monarque belge vit mal l’enlisement de sa boutique qui ne parvient pas, après six mois, à se donner une direction politique en raison de tensions qui s’entrecroisent et font penser à une mécanique qui s’emballe dangereusement, vertigineusement même peut-être.
L’hebdomadaire Le Vif cite même un ancien Premier ministre belge, familier du Palais, qui assure que le roi vit ces choses comme un cauchemar. Or le roi a fait, en juin, une vilaine chute (fracture de la hanche). Le même hebdomadaire pense que le roi n’a pas pu jouir de la convalescence nécessaire, suite à cette dure chute et à l’opération qui a suivi. Il a 74 ans. Ce qu’il doit vivre est terrible, un stress permanent qui n’est pas celui d’un homme politique ordinaire. De Gaulle était profondément lié à la France, par exemple, mais le type de lien qu’un roi des Belges a avec son pays est quelque chose de presque anatomique (on parle des deux corps du roi d’ailleurs, celui qu’il a en tant qu’être humain et ce même corps comme symbole ou image intégratrice de la communauté nationale).
Un poids réel faible, mais symbolique énorme, un Prince héritier peu ou pas capable
Les hommes politiques belges sont parfaitement capables de se débrouiller sans le roi, évidemment. Mais, j’y reviens, le poids symbolique qui est le sien est tel qu’un accident de santé qu’on ne peut exclure aurait un effet terrible sur la population.
Il y a évidemment son héritier, Philippe âgé de 47 ans, mais un ancien Grand Maréchal de la Cour (fonctionnaire important qui gère ce que l’on pourrait appeler l’intendance de la Maison royale, donc pas un rôle directement politique mais un rôle de poids malgré tout), estime que le Prince-héritier est incapable de succéder à son père. Il a été vivement pris à partie en Flandre l’an passé parce qu’il a affirmé publiquement que les séparatistes flamands le trouveraient sur leur chemin s’ils voulaient parvenir à leurs fins. Cela a été mal reçu -, parce que l’on ne peut pas savoir exactement ce que Philippe entendait par là. Il n’a pas de vrai conseiller politique et ses rapports avec son père ne seraient pas bons, selon certains. En Wallonie, la tendance régionaliste (on dirait nationaliste au Québec), s’est affaiblie mais n’est pas morte. En 2001, le Président du parlement wallon déclarait que la monarchie n’interfère plus en rien dans la vie politique des entités fédérées qui ont maintenant plus de pouvoirs ensemble que l’Etat fédéral et l’évolution prévisible va encore accentuer les pouvoirs des Etats fédérés au détriment d’un Etat fédéral qui – Union européenne oblige – a perdu aussi du pouvoir de ce côté (comme les autres Etats européens: la monnaie par exemple). On ne peut pas dire que cette opinion représentait un acte fort d’allégeance!
L’incompétence ou au moins le manque de capacité du Prince-héritier fait même dire au “Vif” qu’en cas de grave maladie du roi, certains songeraient à nommer un Régent choisi dans le monde politique, mais ce serait un camouflet infligé à Philippe, à la Dynastie et à la Constitution qui fait de lui le successeur légal et constitutionnel de l’actuel chef de l’Etat.
La Belgique au bout du rouleau non le discours nationaliste belge
Si la Belgique est à ce point au bout du rouleau, cela n’empêche pas le discours nationaliste belge de ronfler à fond encore dans les médias, à partir de clichés tout à fait usés mais qui marchent encore. La presse belge francophone et wallonne est de plus en plus dominée par un média comme la télévision qui ne semble plus capable d’analyser sérieusement les choses, et la presse écrite - phénomène généralisé mais encore plus visible en Wallonie et à Bruxelles – ressemble de plus en plus à la télé. Quand j’entends l’indicatif du journal parlé, c’est une musique si grandiose qu’on a le sentiment que la télé va vous annoncer chaque jour la création du monde.
Étrangement, mon point de vue, certes militant (mais je crois argumenté), me semble plus fiable qu’un point de vue plus distancié. J’avoue que, voyant que le nationalisme belge continue à ce point et si imperturbablement son discours, si négateur de la Wallonie, que cela vaudrait la peine que la crise continue et que quelque événement symbolique vienne faire comprendre aux Wallons aveugles et sourds (peut-être plus une majorité absolue mais une majorité relative très influente), qu’il y a une vie possible en dehors de la Belgique actuelle, dans une Wallonie partie prenante d’un traité confédéral avec la Flandre et Bruxelles. Mais pour que ces wallons se réveillent, pour que les leaders politiques wallons avant d’être belges puissent donner de la voix et entraîner leur peuple dans une perception positive de la crise, il faut que celle-ci perdure. De ce point de vue au moins, je crois que c’est bien parti. Car le seul gouvernement possible actuellement à la tête de la Belgique serait un gouvernement de transition, certains disent “d’urgence”. Toute prolongation de la crise actuelle l’aggrave mais il faudrait qu’elle soit encore plus grave pour éveiller certains esprits à un recentrage sur la Flandre, la Wallonie et Bruxelles plus que sur une Belgique fédérale dépassée.
José Fontaine

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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