Dire la vérité !

Les chefs de cabinets ne sont pas liés par une obligation de silence absolu

Chronique de Louis Lapointe


Il fallait une bonne dose de courage pour affirmer une vérité que la
plupart des anciens chefs de cabinets et anciens conseillers de premiers
ministres ont dénoncée dans les pages du Devoir. Les chefs de cabinets ne
sont pas liés par une obligation de silence absolu. Ils peuvent librement
témoigner de ce qu’ils ont vu et entendu alors qu’ils étaient au service
des princes. Nous devons remercier M. Spector pour avoir provoqué ce débat
et y avoir apporté une conclusion positive sur son droit de parler
librement.
M. Spector est également venu dire que de l’argent liquide en provenance
d’un fonds politique circulait au 24 Sussex Drive, chose qui n’est pas
illégale, mais qui est certainement critiquable. Un premier ministre ne
devrait pas recevoir d’argent autre que celui qui provient des
contribuables, c’est une simple question d’éthique et de bon sens qui n’a
pas besoin d’être davantage développée. Il a également décrit la présence
quasi permanente des lobbyistes dans l’entourage immédiat du premier
ministre, fait dénoncé qui n'est pas anodin et qui était probablement
méconnu de la plupart des Canadiens.
M. Spector a vertement critiqué le laxisme de la GRC dans l’affaire
Airbus. À sa connaissance, alors qu’il était chef de cabinet et après qu’il
eut quitté ses fonctions, jamais la GRC n’a enquêté sur les versements de
300,000$ de M. Schreiber à Brian Mulroney, jamais la GRC n’a suivi les 10
millions de dollars qui devaient servir à faire la promotion de l’achat
d’appareils Airbus par Air-Canada. Qu’a fait la GRC pendant 8 ans ?
A-t-elle une direction politique plus intéressée à étouffer les affaires
qu’à les élucider ? Selon les dires de Norman Spector, un des principaux
témoins aujourd’hui décédé, Frank Moore, n’aurait même pas été interrogé
par la GRC. C'est tout dire!
Ces informations existaient, mais étaient difficilement accessibles au
commun des mortels à cause de la loi du silence qui règne au Canada, au
gouvernement et dans les entreprises de presse. Là était l'essentiel du
témoignage de Norman Spector, et quoiqu'en disent les spécialistes, c'était
beaucoup! Cette information nous était inconnue parce que les journaux que
nous lisons et les chaînes de nouvelles que nous écoutons n’en ont pas
parlé ! L’affaire Airbus a été volontairement étouffée par les grands
médias canadiens.
M. Spector a témoigné de la loi du silence qui régnait dans les salles de
rédaction des entreprises de presse au Canada. Ceux qui avaient la capacité
financière d’enquêter et de faire les débats juridiques devant la cour pour
défendre la liberté de presse ne l’ont pas fait. Concentration ou complot ?
Les journalistes diront que c’est la concentration puisque la plupart de
ceux-ci ne croient pas que les complots existent dans le monde politique
canadien. Un journaliste curieux devrait suivre les deux pistes avant de
conclure, avant que son rédacteur en chef ne classe l’affaire parce que la
GRC considère qu’il n’y avait plus matière à enquête !
Lors de l’octroi des jeux Olympiques à Salt-Lake-City, presque tous les
commissaires du CIO avaient été soudoyés pour qu'un vote favorable soit
rendu en faveur de la candidature de cette ville. Nous savons que la
possibilité d’octroi d’un contrat à Airbus provoquait de fortes réticences
à Ottawa à cause des sommes faramineuses qui y étaient associées. La
décision d'octroyer le contrat à Airbus en 1988 a certainement nécessité un
vote. Dans ces circonstances, est-ce que tout le monde à l'entour de la
table du Conseil partageait béatement l'avis de Brian Mulroney? L'affaire
Airbus ne peut donc pas se résumer aux rapports entre deux personnes, à une
simple relation entre Schreiber et Mulroney. Elle est tout, sauf seulement
cela!
S'il y a réellement eu un ou des intermédiaires, ils n'ont pas dû inciter
qu’une seule personne à l'entour de la table à donner son aval au contrat,
il en fallait plusieurs. C'est donc du côté de cet intermédiaire que se
trouve la réponse, du côté de celui qui a distribué l'argent, pas du côté
du bailleur de fonds qui n'a pas de connaissance directe de ce qu'il
affirme! Or, d’après le témoignage de Schreiber, Schreiber était lui-même
le bailleur de fonds et Moore l’intermédiaire par qui transitait l’argent.
Frank Moore est mort sans avoir pu témoigner parce que la GRC n’a pas
recueilli son témoignage, c’est ce qu’affirme avec conviction Norman
Spector. L’affaire Airbus existe encore parce que la GRC n’avait pas
terminé son enquête lorsqu’elle a fermé le dossier en avril 2003.
Toutefois, M. Schreiber nous a tout de même fourni quelques explications à
ce sujet. Il a témoigné du fait que, dès le début des années 80, il voulait
monter un système assurant la sécurité financière de ou des membres d’un
éventuel gouvernement conservateur, après qu’ils eurent quitté leurs
fonctions au gouvernement. Comme dans le cas de Salt-Lake-City, tout le
monde aurait bénéficié de l’argent, mais pas avant, seulement après. Le
système aurait consisté à garantir de lucratifs clients aux anciens
politiciens, une fois revenus à la vie publique. L’argent aurait été versé
à de futurs clients qui auraient acheté les services offerts par les
anciens politiciens. C’est ce système qu’avait commencé à décrire
M. Schreiber avant qu’on ne l’interrompe pour lui demander si les 300,000$
versés à Brian Mulroney étaient de cet argent, question à laquelle il a
répondu non. Cependant, il n’a jamais infirmé ou confirmé que ce système
qu’il avait conçu avait existé, parce qu’on ne lui a pas posé la question!
De toute façon, le meilleur témoin sur cette question aurait été le défunt
Frank Moore, étant le seul à pouvoir fournir une preuve directe.
Donc, ce n’est pas le rapport entre M. Schreiber et Brian Mulroney qui
devrait d’abord attirer notre attention, mais l’existence d’un système qui
aurait pu être mis en place par Moore grâce aux 10 millions$ d’Airbus et
qui aurait visé des membres du cabinet. Comme disait Norman Spector avec
justesse, suivez l’argent!
Autre hypothèse qui pourrait être soulevée : cette histoire aurait été
exagérée ou inventée de toutes pièces! Pourquoi la GRC aurait-elle étiré
une telle enquête entre 1995 et avril 2003 date de fin de l’enquête? Sans
aborder directement cette question, Norman Spector nous dit qu’on ne
pouvait compter ni sur les politiciens, ni sur les policiers pour connaître
la vérité. Reste les journalistes qui savent que l’information existe et
qui ont déjà quelques indices, entre autres le fait que ces dates
correspondent à la période post-référendaire pendant laquelle nous avons
assisté à de nombreux épisodes ubuesques où plusieurs acteurs étaient des
membres du cabinet Mulroney et de Jean Chrétien. Coïncidence, l’enquête sur
l’affaire Airbus et le scandale des commandites sont survenus pendant la
même période. Plusieurs questions se posent alors. Qui a été mêlé de près
ou de loin à l‘affaire Airbus et quel était leur rôle? Ceci pourrait
peut-être expliquer cela! Norman Spector a témoigné du fait que les patrons
de la presse ne voulaient pas parler de cette affaire. Pourquoi?
Sans les révélations du Washington Post, il n’y aurait pas eu d’affaire
Watergate. Sans le travail des journalistes, il n’y aura pas d’enquête
crédible sur l’Affaire Airbus et nous n’apprendrons jamais la vérité. C’est
ce qu’est venu nous dire Norman Spector. Pour cette raison, nous devons le
remercier!
Louis Lapointe

Brossard
Le 6 février 2008
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Louis Lapointe534 articles

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Chroniqueur et avocat à la retraite, l'auteur a été directeur de l'École du Barreau du Québec, cadre universitaire, administrateur d'un établissement du réseau de la santé et des services sociaux et administrateur de fondation.





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