Congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec

Défoulement collectif contre l'empire

Congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ)



David Patry travaillait à la section culturelle du Journal de Montréal (JdeM) depuis peu, début 2007, quand sa directrice immédiate lui aurait dicté un texte sur une histoire concernant Pierre Karl Péladeau, le grand patron du quotidien et de l'empire Quebecor. Sylvain Lafrance, vice-président des services français de Radio-Canada, venait de reprocher à M. Péladeau de se comporter en «voyou». L'affaire est devant les tribunaux.
La directrice des pages culturelles, Michelle Coudé-Lord, aurait carrément imposé le texte à son reporter, du mot à mot, dicté au bureau du reporter. «On peut y lire le style de Michelle Coudé-Lord», a dit M. Patry, en livrant un témoignage chargé d'émotions au congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), organisé ce week-end à Montréal. «À la fin, elle m'a dit qu'il n'était pas question que je ne signe pas ce texte. J'ai accepté ça.»
Quelques jours plus tard, une chronique de la journaliste Louise Cousineau de La Presse traitant des fondements du combat des géants médiatiques aurait déclenché une nouvelle commande par l'intermédiaire d'un courriel signé du rédacteur en chef, Dany Doucet. Ce texte bourré d'insultes, lu samedi après-midi par M. Patry, exigeait que le reporter interroge Mme Cousineau sur la caricature faite d'elle par l'émission satirique Et Dieu créa Laflaque de Radio-Canada. Cette fois, la jeune recrue aurait refusé la commande en expliquant qu'il était «journaliste et pas soldat de Quebecor».
Ses collègues du JdeM lui auraient alors expliqué de «choisir ses combats et de faire semblant», a expliqué David Patry. En l'occurrence, il s'agissait de «faire semblant» de téléphoner aux protagonistes pour annoncer aux patrons, en fin de journée, que le travail de pêche n'avait rien rapporté.
Tir nourri
Le conflit au Journal de Montréal aura deux ans dans quelques semaines, le 24 janvier 2011. L'impasse semble encore avoir rétréci avec le rejet récent des offres patronales prévoyant la mise à pied des quatre cinquièmes des quelque 250 employés en lockout et l'exigence de la fermeture du site syndical [ruefrontenac.com->ruefrontenac.com].
Le slogan de ce média de combat, où travaille maintenant M. Patry, annonce militairement: «Par la bouche de nos crayons». Ce week-end, le courageux soldat-journaliste dirigeait le tir nourri devant une assemblée de collègues soufflés par les révélations brisant publiquement l'omertà sur des pratiques journalistiques douteuses, si elles s'avèrent, évidemment.
Car il n'y avait aucun représentant de Quebecor à l'atelier intitulé L'éléphant dans la pièce. La direction de l'entreprise, invitée à y participer, n'avait délégué personne.
«J'ai pris des exemples collés sur l'actualité, a poursuivi David Patry. J'aurais pu en sortir des dizaines. Et je n'ai que trois ans d'expérience au Journal de Montréal. [...] Il y a d'ailleurs beaucoup de choses produites par les journalistes sans que les patrons le leur demandent. Ils savent ce qu'on attend d'eux.»
Le coup de feu de ses lèvres a finalement débouché sur une interrogation concernant les conséquences socio-politiques du contrôle de l'information, y compris à la pièce, dans les nombreux médias de l'entreprise pachydermique menant de sa trompe Vidéotron, TVA, LCN, le Canal Argent, Le Journal de Montréal, Le Journal de Québec et des dizaines d'autres médias au Québec et dans le reste du Canada.
«Quebecor est passé d'une convergence industrielle à une convergence idéologique, a poursuivi David Patry. C'est ce qui fait le plus peur.»
Un détournement de plateforme
L'atelier très suivi, environ le tiers des quelque 600 inscrits au congrès, s'est vite transformé en séance de défoulement collectif contre l'empire. Le déplaisir malsain gonflait au fur et à mesure des confidences au micro des témoignages d'autres journalistes, en lockout ou pas.
«On a quelqu'un qui a la mainmise sur à peu près la moitié de la culture au Québec», a dit Richard Bousquet, vice-président de la FPJQ et chef de pupitre des arts et spectacles du JdeM. «Il contrôle aussi 40 % des médias et 50 % de l'auditoire. Il veut uniformiser les médias et les mettre au service de son empire. Ce n'est donc pas nous, les lock-outés, qui avons un problème, c'est la société québécoise.»
L'ex-rédactrice en chef du JdeM (1998-2001) Paule Beaugrand-Champagne, panelliste comme M. Patry, a carrément parlé d'une «entreprise paranoïaque» en rappelant que Quebecor s'est retiré du Conseil de presse, du Fonds canadien de la télévision, des prix Gémeaux.
«On est en droit de se demander ce qui pourrait arriver si l'entreprise décidait de passer un mot d'ordre et de donner une ligne directrice à ses médias lors d'événements politiques ou sociaux, a-t-elle poursuivi. Où et comment la démocratie pourrait-elle jouer en toute connaissance de cause, si une très large partie de la société québécoise n'est informée que par un seul joueur qui a mis en place une organisation telle que l'information s'en trouve prisonnière et limitée à ce que pense ce joueur? Le sujet aujourd'hui, c'est Quebecor. Mais il y a d'autres conglomérats au Québec; Gesca, Transcontinental, Astral. Ils ont énormément de pouvoir aussi. Mais s'il n'est pas question d'eux aujourd'hui, c'est que leur comportement n'est pas cavalier et qu'ils ne se retirent pas des organismes qui régissent la profession.»
Où va l'industrie?
La création de l'empire tentaculaire a été en partie rendue possible par le soutien apporté par la Caisse de dépôt et placement (CDP) à l'achat de Vidéotron par Quebecor, au début de la décennie. Un des artisans de cette grande mutation, Michel Nadeau, un ancien numéro deux de la CDP, a à son tour reconnu qu'un danger existe «dans le détournement de la plateforme» créée au service d'une idéologie populiste ou démagogique.
«On peut lâcher une série de cris du coeur, c'est très bien, a toutefois corrigé M. Nadeau, également du panel. Je pense qu'au lieu de se vautrer dans une série de débats éthérés sur la carte de presse, la FPJQ devrait regarder au-delà des médias traditionnels vers les nouveaux, vers où s'en va l'industrie des médias. Les enjeux sont là. Où sont les modèles financiers et les codes de comportement?»
Le statut professionnel
La remarque visait directement l'atelier intitulé «Mon titre? "Journaliste professionnel"» présenté samedi, en matinée. Ce n'est pas tant la Fédération que le Groupe de travail sur le journalisme et l'avenir de l'information qui a remis le débat sur le statut professionnel à l'ordre du jour. Le mandat de la ministre de la Culture et des Communications a été confié à Dominique Payette, professeure à l'Université Laval.
«J'avais l'impression que ce débat était très théorique», a expliqué la mandataire, qui compte bien remettre son rapport en janvier, comme prévu. «Franchement, j'aurais aimé l'éviter, parce qu'il était présenté comme une pomme de discorde. C'est la question de l'aide publique qui a tranché. J'ai constaté que l'on ne peut pas aborder cette question sans une association professionnelle qui décide qui est journaliste et qui ne l'est pas.»
Il n'y a pas que ça. La crise et la mutation des médias forcent aussi à réfléchir sur l'identification et la protection des journalistes, par exemple quand il s'agit de blinder le secret des sources. «Le statut professionnel est nécessaire pour régler un certain nombre de problèmes, a poursuivi Mme Payette. Ce n'est pas une panacée: c'est un outil.»
L'exemple belge
La Belgique l'emploie depuis 1963 comme est venue l'expliquer Martine Simonis, secrétaire générale de l'Association générale des journalistes professionnels de ce pays. L'agréation est accordée par une Commission indépendante. Ce statut protège notamment contre les services de renseignements. Le statut permet aussi de faire le lien avec d'autres lois ou interventions. Ainsi, l'aide à la presse est distribuée en fonction du nombre de journalistes professionnels employés par une publication. Même l'autorisation d'émettre ou de publier peut être fonction du respect du code de déontologie professionnelle.
Yves Boisvert, chroniqueur de La Presse, s'est décrit comme un sceptique face à la possibilité de transposer ce modèle. «Je vois mal comment la gestion d'un titre pourrait régler les problèmes qu'on a, des problèmes économiques et des problèmes de crédibilité», a-t-il dit en soulignant aussi les différences de traditions juridiques entre l'Europe et l'Amérique.
Il a finalement souhaité que le rehaussement de la déontologie passe par le renforcement du Conseil de presse du Québec (CPQ). «Le tribunal de la profession est plus fragile que jamais», a-t-il noté en rappelant que Quebecor s'est retiré du CPQ et menace maintenant ses membres de poursuites. «Il faut le renforcer et le protéger. Il doit pouvoir exercer son travail qui est la surveillance de la déontologie.»


Laissez un commentaire



Aucun commentaire trouvé

-->