Vu d'ailleurs

ADQ - De l'identité à l'autonomisme - La souveraineté confuse

Berlin -- «Et si Mario Dumont était le candidat du pays profond?» La question ne m'a pas été posée par un professeur de l'Université du Québec à Trois-Rivières ou par un électeur de Rivière-du-Loup. Croyez-le ou non, elle a plutôt été formulée par un représentant de la droite chrétienne de Bavière. Vous me demanderez ce qui peut bien intéresser les Munichois dans ces élections dont même les Québécois ne sont pas certains de saisir toutes les conséquences. Probablement plus qu'on ne l'imagine. J'ajouterais même qu'il n'était pas inutile de passer par Munich pour saisir certains aspects de ce qui s'est passé au Québec cette semaine.

Le hasard aura voulu que j'aie la chance de parler de ce scrutin devant un public trié sur le volet à Munich et à Berlin. Certes, la secousse qui a frappé le Québec n'a pas ébranlé la planète, mais on s'y est tout de même intéressé un peu partout en Europe. Les Québécois ne s'en doutent pas, mais dans de nombreux milieux, on a suivi de près cette soirée électorale.
Ici et là dans la presse allemande, quelques articles ont souligné la déconfiture du Parti québécois en oubliant de faire remarquer que si l'Assemblée nationale québécoise compte moins de souverainistes, elle compte aussi plus de nationalistes. Il faut dire que, comme à l'habitude, les articles avaient tous été rédigés de Toronto et parfois même de Vancouver.
Quand j'ai décrit le profil du «petit gars de Rivière-du-Loup», mes interlocuteurs ont tout de suite tracé des parallèles avec Edmund Stoiber, dont le parti dirige la Bavière sans interruption depuis 40 ans. Même s'il a presque 30 ans de plus que notre Mario national, le charismatique leader de la CSU a toujours voulu représenter le pays profond et cette classe moyenne qui n'aime pas qu'on vienne l'ennuyer avec les préoccupations des intellectuels des quartiers multiethniques et branchés de Berlin. Comme si, entre le motel Universel et l'hôtel Germain (dans l'architecture froide duquel André Boisclair a passé la soirée électorale), les Bavarois auraient eux aussi spontanément choisi le motel.
Le côté religieux en moins --la Bavière est encore une terre très catholique --, les points communs entre les deux hommes sont nombreux. Ils vont de la glorification de l'initiative privée à un populisme qui ne craint pas de sombrer parfois dans une certaine démagogie. Quand j'ai expliqué à mes interlocuteurs que Mario Dumont voulait verser une allocation aux mères qui restent à la maison pour s'occuper de leurs enfants, on m'a demandé s'il n'était pas venu piller le programme que les conservateurs bavarois défendent depuis des décennies. Il faut aussi voir Edmund Stoiber rappeler régulièrement à l'ordre les technocrates de Berlin au nom des valeurs profondes de son terroir pour comprendre comment Mario Dumont a probablement là un excellent modèle à suivre.
À la description du programme de l'ADQ, mes interlocuteurs hochaient de la tête et se sentaient en terrain connu. Ils découvraient l'apparition au Québec d'une chose étrange qu'ils croyaient jusque-là impossible: une «vraie» droite qui n'a certes rien à voir avec celle des extrêmes mais qui se démarque radicalement du centre-droit libéral qui anime la vie politique québécoise depuis des années. Dans ce qui distingue Mario Dumont de Jean Charest, plusieurs semblaient reconnaître un certain nombre de caractéristiques qui séparent la CSU bavaroise, fortement ancrée dans la tradition catholique de son coin de pays, de son allié du reste de l'Allemagne, la CDU, plus cosmopolite et liée à la grande entreprise.
Les Allemands, qui ont une culture de la coalition érigée en système, n'arrivent cependant pas à comprendre pourquoi Jean Charest ne forme pas tout simplement un gouvernement de coalition avec Mario Dumont. Le premier serait premier ministre et le second vice-premier ministre, me disait un jeune Berlinois, l'air surpris. «Chacun y gagnerait au bout du compte!» Mais les cultures politiques ne traversent pas aussi facilement les frontières. L'Allemagne, actuellement dirigée par une «grosse coalition» (regroupant démocrates chrétiens et sociaux-démocrates), a du mal à imaginer l'étrange gymnastique à laquelle devra se livrer le premier ministre québécois pour se gagner le soutien de la Chambre. Si Mario Dumont a un modèle bavarois, Jean Charest gagnerait peut-être aussi à s'inspirer de l'esprit de compromis qui semble si bien réussir à la chancelière Angela Merkel, dont les talents de négociatrice font merveille en Allemagne.
En France aussi, où la presse est surtout préoccupée par la campagne présidentielle, on a vu dans l'ADQ l'apparition d'une droite décomplexée qui n'hésite pas à s'affirmer. Le «coup de froid populiste» dont parlait notamment le quotidien Libération a soudainement fait découvrir à tous que le Québec était loin d'être à l'écart des courants qui traversent la droite un peu partout dans le monde. En France, Nicolas Sarkozy est l'incarnation même de cette droite qui n'entend plus faire de concessions à la rectitude politique, avec, en prime, une forme d'autoritarisme typiquement français.
Vu d'Europe, contrairement à Jean Charest, Mario Dumont apparaît, pour l'instant, comme le digne représentant de ces nouveaux partis de droite qui renouent avec leurs racines. Reste peut-être à la gauche, en Europe comme chez nous, à se débarrasser elle aussi de quelques mythes.
crioux@ledevoir.com


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