Un rappel salutaire

2006 textes seuls


En lisant les déclarations de Michel Tremblay l'autre jour, j'ai revu l'homme que j'avais longuement interviewé, il y a plusieurs années, dans son refuge des îles Keys, en Floride. Michel Tremblay est un être passionné et sensible qui aime la littérature, l'opéra et son pays comme on aime une femme ou un homme, sans détachement, sans calcul. Si le dramaturge s'était contenté de mesurer où se situaient ses intérêts, il n'aurait jamais écrit ni Les Belles-Soeurs ni l'oeuvre qui a suivi.


Il en va de même pour Robert Lepage, qui ne serait jamais devenu un des plus prestigieux représentants du Québec à l'étranger s'il s'était contenté de calculer ce que chaque pièce lui rapporterait. Il n'est donc pas surprenant que ce soit des artistes, et non les moindres, qui rappellent à l'ordre les souverainistes. Leurs phrases auront peut-être dépassé leur pensée; après tout, c'est leur métier que de trouver des mots qui s'élèvent au-dessus de la mêlée. Certains se seront dépêchés d'en faire des titres accrocheurs.
Qu'importe, l'essentiel est dans ce rappel à l'ordre, peut-être salutaire.

***


C'est un euphémisme que de dire que le débat sur la souveraineté s'est concentré sur des arguments économiques au cours des dernières années. En fait, cette maladie a parasité de nombreux autres débats sociaux. Je ne connais pas d'autre pays au monde où la simple construction d'un hôpital universitaire mobilise autant de matière grise à chaque jour.
Or, pendant que nous sommes en train d'éplucher les clauses annexes des contrats de PPP, il arrive parfois que l'essence des choses nous échappe. Pas que l'économie n'ait pas sa place, au contraire. Mais celle-ci ne sera jamais la motivation première des grandes réformes. La richesse ne peut pas être un objectif en soi, quoi qu'en disent certains. La richesse est toujours au service de quelque chose, sous peine de sombrer dans le simple appât du gain, qui n'est jamais très loin de la bêtise. Cet économisme envahissant distillé quotidiennement est celui qui nous conduit à tout juger à l'aulne de la seule rationalité économique. C'est ainsi que la culture se transforme en industrie culturelle, la santé en PPP et la politique étrangère en déficit de la balance commerciale.
Or parler de souveraineté et parler de rationalité économique, c'est parler deux langages différents. Avouons-le. Il est peut-être temps d'admettre qu'il y a quelque chose d'irrationnel dans le rêve souverainiste comme dans tous les rêves nationaux. Quelque chose qui apparaît peut-être aujourd'hui de plus en plus étrange aux auditeurs de Loft Story et de La Facture.

Le projet souverainiste tire son sens de l'appartenance librement consentie à une culture et à une histoire uniques en Amérique du Nord. Cette histoire, c'est celle de l'Amérique française, dont près de la moitié des Québécois avait jugé essentiel en 1995 d'assurer la pérennité une fois pour toutes par la création d'un État national parlant français en Amérique. Ce rêve noble est l'aboutissement de quatre siècles d'histoire et non pas le simple point de chute de la courbe d'un indice boursier qui repartira demain dans une autre direction.
À force de vouloir faire la preuve du bien-fondé économique de ce projet, certains de ses défenseurs se sont laissé happer par un engrenage malsain et pervers. Chacun aura noté que, depuis 20 ans, la majorité des arguments qui visent à défendre le fédéralisme relèvent des arguments utilitaires. Comme le soulignait récemment notre collègue Louis Cornellier, les fédéralistes doctrinaires, comme Pierre Trudeau, ou plus pragmatiques, comme Claude Ryan, n'ont pas eu d'héritiers. Loin de ces visions respectables, leurs successeurs ont défendu le Canada avec des arguments de vendeurs d'assurances : un grand marché, un siège à l'ONU, des contrats juteux, quelques clauses d'exception et un grand cirque multiculturel. Bien sûr, diront-ils, ce serait mieux si le Canada reconnaissait notre identité nationale, c'est-à-dire ce que nous sommes ! Mais rien n'est parfait, soupirent-ils en affirmant que, de toute façon, tout ce débat est une simple affaire de symboles.
Les symboles, c'est justement ce dont sont faites les nations ! Dire que le débat national est un débat de symboles, c'est professer la plus plate des tautologies. Je ne connais pas de pays qui soit devenu indépendant par simple calcul des profits et pertes. Si tel devait être le cas, nous serions vraiment le seul peuple du monde à avoir accédé à la souveraineté sans que ce geste dramatique fasse appel à un choix symbolique et identitaire profond.
Le pragmatisme, utile et essentiel, ne devrait pas mener les souverainistes à sombrer dans l'utilitarisme qui a depuis longtemps gangrené le camp fédéraliste. Pas plus d'ailleurs qu'à céder aux appels de cette nouvelle voix de gauche nommée Québec solidaire qui nous enjoint, elle, d'éradiquer totalement la pauvreté avant même de songer, un jour peut-être, à un pays. Encore l'économie, version de gauche cette fois, vous l'aurez remarqué !
D'ailleurs, en quoi l'indépendance du Québec serait-elle plus ou moins nécessaire si elle devait coûter quelques milliards de plus ? Des sociétés beaucoup plus pauvres que nous ont franchi ce pas. En connaissez-vous qui l'aient jamais regretté ?
Comme Robert Lepage, j'ai depuis plusieurs années la chance d'observer le Québec de l'étranger. Or ce qui fait la force de celui-ci aujourd'hui dans le monde, ce n'est pas l'originalité de ses informaticiens ou de ses hommes d'affaires. Cela compte, évidemment, et il ne faut pas lever le nez sur ces réalités. Mais tout cela ne serait que des données économiques parmi d'autres sans cette force identitaire que, partout dans le monde, on sent derrière l'affirmation culturelle, politique et économique du Québec. Pourquoi des Français, les Catalans et les Britanniques s'intéressent-ils à nous, sinon parce qu'ils sentent chez nous une passion qui n'existe pas ailleurs ? Or cette passion ne se nourrit pas de plans de retraite et de PPP : elle concerne notre identité profonde, celle qui se cherche un pays.
crioux@ledevoir.com
_ Correspondant du Devoir à Paris


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