Quel type d’intervention pour les intellectuels?

Chronique de José Fontaine


Des intellectuels bruxellois ayant plaidé pour le fédéralisme à trois, des intellectuels wallons se préparent à leur répondre qu’ils sont d’accord.
Mais quelle est exactement la capacité des intellectuels à parler au nom d’un peuple?
Je dirais que lorsque j’ai lu ce texte (dont j’ai déjà parlé), où des Bruxellois exprimaient leur volonté d’être entièrement une entité fédérée à part entière, distincte de la Wallonie et de la Flandre, j’ai senti qu’ils exprimaient effectivement ce que pensent les Bruxellois, que ce soit dans la rue ou les livres savants (et en l’occurrence, c’est aussi le sentiment de nombreux Wallons).
Ce qui distingue peut-être les intellectuels des personnes dans la rue, ce n’est pas le degré de leur savoir, mais le fait qu’ils sont préoccupés par des questions de ce type liées à des notions générales et abstraites.
On nous a souvent dit après des prises de position semblables que les gens s‘en moquaient. Ce qui est à la fois vrai et faux. C’est vrai parce que dans la vie quotidienne, il n’y a pas à se préoccuper sans cesse du pays auquel on appartient par exemple. Mais c’est en même temps faux car, même si c’est au troisième ou au quatrième rang des préoccupations du plus grand nombre (parmi lesquels bien des gens diplômés d’ailleurs), cette préoccupation existe.
On ne peut pas imaginer qu’une population soit absolument indifférente au régime national qu’elle se donne ou subit. Arlette Farge dans Dire et mal Dire (Seuil, Paris, 1992), a même montré qu’avant la Révolution française, le peuple parisien se passionnait très profondément pour la politique nationale, se sentant humilié d’avoir en Louis XV un roi qui selon lui n’était pas digne de la France. Ces soucis ne se reliaient pas nécessairement à des soucis économiques, mais étaient des préoccupations existentielles: ce n’est quand même pas la même chose de vivre dans un pays dont le chef est désigné d’avance et mène une politique sur laquelle je n’ai aucune prise et de vivre en République. Car dans le premier cas, on mène une vie dépourvue de sens car elle se bâtit sans nous.
Que le “peuple” se désintéresse en apparence des questions politiques est une illusion. Il y trouve le sens de son existence: on l’a bien vu en Europe sous la botte nazie où, du haut en bas de l’échelle sociale, des gens risquèrent très volontairement leur vie. D’ailleurs, parmi les lâches, il y eut beaucoup d’intellectuels.
La question des rapports entre la Wallonie et Bruxelles n’a évidemment pas ce caractère dramatique. Mais je crois que tout le monde veut savoir à un moment donné où il est, à quoi il appartient, dans quel jeu il joue etc. Les intellectuels qui postulent cet intérêt du peuple au nom duquel ils s’efforcent de parler sont profondément respectueux de celui-ci, car ils parient sur l’intelligence des populations.
Les intellectuels qui prêtent leur voix et leur signature à une initiative politique doivent être considérés comme des démocrates, un peu comme est démocrate, l’enseignant qui avant de commencer un cours (qui est un peu toujours éloigné des préoccupations immédiates de ses élèves), se dit qu’il fera tout son possible pour partager avec eux les joies intellectuelles qu’il a éprouvées à comprendre telle grande pensée, à pouvoir faire telle démonstration mathématique, à lire telle poésie.
Je me souviens de mon père que j’avais comme professeur de mathématiques: je comprenais mal ses cours et sa matière ne me passionnait pas. Mais mon père y mettait tout son coeur et je me rappelle bien que pour lui des définitions comme celle du triangle, des parallèles, de la géométrie dans l’espace (etc.), c’étaient comme des questions de vie ou de mort. Cela, je ne l’oublierai jamais.
En fait l’intellectuel est proche du peuple car comme lui il se passionne.
José Fontaine

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José Fontaine355 articles

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Né le 28/6/46 à Jemappes (Borinage, Wallonie). Docteur en philosophie pour une thèse intitulée "Le mal chez Rousseau et Kant" (Université catholique de Louvain, 1975), Professeur de philosophie et de sociologie (dans l'enseignement supérieur social à Namur et Mirwart) et directeur de la revue TOUDI (fondée en 1986), revue annuelle de 1987 à 1995 (huit numéros parus), puis mensuelle de 1997 à 2004, aujourd'hui trimestrielle (en tout 71 numéros parus). A paru aussi de 1992 à 1996 le mensuel République que j'ai également dirigé et qui a finalement fusionné avec TOUDI en 1997.

Esprit et insoumission ne font qu'un, et dès lors, j'essaye de dire avec Marie dans le "Magnificat", qui veut dire " impatience de la liberté": Mon âme magnifie le Seigneur, car il dépose les Puissants de leur trône. J'essaye...





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