Pour en finir avec l'affaire Michaud

Le temps est venu de remettre en question le nationalisme canadien-français

Accommodements - Commission Bouchard-Taylor


Nous dénonçons, par l'entremise de cette lettre d'opinion, les propos tenus par M. Yves Michaud le 5 décembre 2000 lors d'une entrevue sur les ondes de CKAC ainsi que le 13 décembre 2000 lors des audiences montréalaises des états généraux sur la langue. Les affirmations de M. Michaud portant notamment sur les nouveaux arrivants et plus spécifiquement sur la communauté juive québécoise doivent être rejetées. Elles relèvent d'un nationalisme dépassé et ethnocentrique. En ce sens, elles sont l'antithèse du Québec dans lequel nous voulons vivre, fondé sur le respect, l'inclusion et l'ouverture.
Dans une société comme la nôtre, démocratique et tolérante, des propos aussi choquants se doivent d'être condamnés. Les commentaires démagogiques de M. Michaud sont inquiétants et, malheureusement, il semble bien qu'ils soient devenus la marque de commerce d'une certaine élite en mal de visibilité. Ils ont cependant l'avantage de mettre au grand jour un abcès que nous désirons crever.
En fait, nous pensons que le temps est venu de remettre en question le nationalisme canadien-français. Celui-ci agit encore aujourd'hui en tant qu'élément déterminant des débats au Québec, les colorant de considérations ethniques faites au nom de la défense des intérêts de la majorité québécoise qui, elle, est d'origine canadienne-française.
Bien que la réalité canadienne-française existe, qu'elle soit un déterminant et une référence culturelle importante pour plusieurs individus qui habitent le Québec, elle ne peut plus et ne doit plus être le moteur des débats politiques au Québec.
Le nationalisme canadien-français présuppose une appartenance à des traditions culturelles et l'adoption d'une vision de l'histoire qui précède la Révolution Tranquille. Ce nationalisme a un caractère artificiel et a été alimenté par les élites politique, cléricale et médiatique des années trente, quarante et cinquante. Ce nationalisme est aujourd'hui défensif et revanchard. Il a trop souvent tendance à imputer à l'autre, aux anglophones, aux nouveaux arrivants ou encore à ceux qui ne sont pas de religion catholique, les difficultés auxquelles la majorité canadienne-française - soit les "de souche" - est confrontée. Bien que ce nationalisme se cache sous un couvert d'humanisme chrétien, son visage intolérant ressort inexorablement dans les moments de crise.
À la conception de la nation ethnique nous voulons opposer celle de la nation politique. Contrairement à la première, qui est basée sur une communauté de provenance, la nation politique est animée par l'idée que la nation est fondée sur l'association démocratique des citoyens dans un État donné.
La nation politique n'est pas comprise comme le partage d'un ensemble de traits communs, ethniques et religieux, mais comme les réalisations et les aspirations des citoyens qui exercent activement leurs droits démocratiques de participation et de communication dans un État de droit. Dans le cas du Québec, elle est assise sur la reconnaissance de l'égalité juridique des citoyens qui habitent le territoire et se concrétise tous les jours par la volonté démocratique des Québécois de vivre ensemble.
Son dynamisme repose sur les idées, les initiatives et la volonté des individus de la collectivité, plutôt que sur les déterminants ethniques ou religieux qui caractérisent ces mêmes individus. Enfin, ajoutons que cette façon de concevoir la nation au Québec n'est aucunement en contradiction avec la préservation et la valorisation de la langue française, laquelle, selon nous, fait partie intégrante du contrat social qui lie les Québécois, peu importe leur origine.
C'est pourquoi, il est important d'explorer ce nouvel horizon d'interprétation du développement de la nation québécoise. Cela nous permettra, nous l'espérons, de ne plus être prisonniers de la question identitaire dans le cadre de nos échanges et débats collectifs.
Dans cette optique, nous privilégions un dialogue ouvert entre l'ensemble des habitants du territoire québécois afin de permettre l'émergence d'une nouvelle culture politique. Cela permettra à tous les citoyens, peu importe leur origine, de discuter sur un pied d'égalité des intérêts et de l'avenir du Québec.
L'éthique de ce nouveau dialogue repose avant tout sur la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, laquelle, rappelons-le, a valeur de loi quasi constitutionnelle. Cette charte, qui a été adoptée à l'unanimité par l'Assemblée nationale il y a de cela 25 ans, est le document de référence juridique qui permet, en toute équité, la liberté d'expression ainsi que le respect d'autrui. À cet effet, les débats collectifs au Québec devraient être guidés par les principes qui sont contenus dans cette charte ainsi que par un désir de respecter la diversité culturelle, plutôt que par une volonté de préservation unique de la nation canadienne-française.
C'est aussi à partir de la Charte que nous "dé-ethniciserons" la politique québécoise; que nous réfléchirons, en fonction des intérêts de tous les Québécois et non seulement de la majorité canadienne-française, sur ce qui constitue réellement l'intérêt national du Québec.
Le fait d'invoquer la Charte est selon nous une façon de rebâtir des ponts avec la tradition démocratique et républicaine qui a marqué notre histoire. Dans les faits, si nous voulons continuer à bâtir le Québec moderne et contribuer au renforcement de notre démocratie, l'une des plus vieilles d'Occident, nous devons mettre de côté, une fois pour toutes, cette attitude de victime et chasser l'intolérance, maintenant incarnée par les nationalistes canadiens-français, envers les autres Québécois.
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Daniel Baril, Mathieu Boivin, Ani Castonguay, Isabelle Charron, Aude Clotteau, Nikolas Ducharme, Henri-Robert Durandisse, Frederico Fonseca, Alessandro Gasparini, Pascal Jean-Baptiste, Audrey Mc Kinnon, Antonella Simoncelli, Jean Sébastien Talbot, Marc Therrien, Vicky Trépanier. Les 15 signataires de ce texte ont moins de 35 ans.


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