Essai

Portrait de la droite par la droite

Le «modèle québécois»

Depuis plusieurs années, j'enseigne à des étudiants du collégial l'art de défendre leurs opinions dans des débats sociopolitiques, culturels ou économiques. S'ils comprennent assez facilement la méthode, ils peinent toutefois souvent à manipuler des contenus. Sur ce plan, leur jeunesse et leur relatif manque de culture générale les laissent démunis. Aussi, pour les guider, je leur propose une petite introduction au clivage droite-gauche qui, selon moi, continue d'inspirer les débats concernant les affaires publiques. Là où la gauche, leur dis-je, privilégie l'égalité, la solidarité, la justice sociale et une perspective plus collective qui passe par les services publics, la droite met plutôt en avant la liberté, la compétition, la générosité et une perspective plus individuelle attachée à l'entreprise privée.
Dans la réalité, bien sûr, rien n'est aussi tranché, chaque camp emprunte les valeurs de l'autre au gré des circonstances et il serait simpliste de décréter une fois pour toutes la voie qu'il convient d'emprunter. Il n'empêche que ce clivage droite-gauche distingue pertinemment des sensibilités qu'on ne saurait confondre et qui aident à construire et à penser nos points de vue sur la réalité. Mes étudiants, pas encore blasés par les petitesses de la joute politique qu'exploitent certains démagogues médiatiques, sont presque unanimes à trouver cette grille d'analyse éclairante.
Ils partagent, en cela, l'opinion de l'historien René Rémond qui, dans son ouvrage Les Droites en France, écrit: «Si la distinction droite-gauche s'est imposée à tant d'esprits et depuis si longtemps, si elle reparaît tant de fois après qu'on eut annoncé sa disparition, c'est qu'elle satisfait à une exigence permanente de l'intelligence et répond aussi à une nécessité de l'action.»
Depuis quelques années, cependant, les gens de droite, sauf exception, récusent ce constat et se plaisent à affirmer que cette distinction est dépassée. L'économiste Gilles Paquet, par exemple, n'hésite pas à écrire: «Droite et gauche sont des mots fumeux qui constituent pour l'économiste des notions évasives bien davantage utiles pour construire des slogans que pour faire avancer l'analyse.»
Directeur à l'École nationale d'administration publique et spécialiste des relations internationales, Nelson Michaud a été inspiré par ce que d'aucuns ont appelé «l'énigme de la région de Québec». Les valeurs de la social-démocratie, a-t-il remarqué, «sont souvent considérées comme intouchables» au Québec, mais «pourtant la droite, qui se situe en principe en opposition à ces valeurs, compte sur un bassin de partisans assez important pour que de temps à autre les candidats des partis de droite se fassent élire».
Qu'en comprendre, au juste? L'idée de Droite et démocratie au Québec: enjeux et paradoxes, un collectif de politologues, historiens, économistes et sociologues, était née. Il ne s'agit pas, avertit Michaud, de faire l'apologie de la droite ou de la diaboliser, mais de l'analyser dans le contexte québécois. De l'analyser favorablement, aurait-il dû ajouter, puisque les auteurs invités à tracer ce portrait de la droite ne sont pas, de toute évidence, issus des rangs de la gauche.
Du conservatisme au néolibéralisme
Aujourd'hui, la notion de droite est la plupart du temps assimilée au courant néolibéral qui chante l'individualisme et le libre marché. Il n'en fut pas toujours ainsi. La droite canadienne-française, comme le montre l'historien Xavier Gélinas, a longtemps rimé avec la défense du catholicisme, du nationalisme, de la famille et de la ruralité.
Le politologue Jean-François Caron rappelle que, à l'origine, c'est-à-dire lors de la Révolution française qui a donné naissance au clivage droite-gauche, la droite, incarnée notamment par le philosophe anglais Edmund Burke, défend le conservatisme. Contre l'autonomie individuelle et l'idée d'universalité véhiculées par les Lumières, les conservateurs insistent sur la faiblesse naturelle des hommes et, par conséquent, sur la nécessité des traditions nationales pour guider les actions individuelles.
Que reste-t-il, de nos jours, de cette inspiration conservatrice dans la droite néolibérale qui prône un individualisme de principe? Rien, aurait-on envie de répondre. Caron, pourtant, affirme que ce conservatisme demeure présent dans la nouvelle droite, dans la mesure où celle-ci continue de s'opposer «à la liaison directe entre les individus et l'État» et d'accorder une fonction importante aux corps intermédiaires de la société civile.
Cette analyse, me semble-t-il, ne tient pas la route. Au Québec, c'est la gauche social-démocrate qui défend l'importance de la société civile contre l'idéologie du tout-au-marché prônée par la droite. En ce sens, d'ailleurs, on n'a pas toujours tort d'affirmer que la gauche est conservatrice à certains égards. À la fuite en avant néolibérale, le «modèle québécois» oppose un progressisme modéré, mâtiné d'un certain conservatisme communautaire soucieux du lien social. C'est justement, d'ailleurs, ce qui enrage l'économiste Gilles Paquet et le politologue Pierre Simard, deux parangons de la droite néolibérale qui sévissent dans ce collectif.
Paquet, on l'a vu, n'aime pas la distinction droite-gauche. Il parle plutôt de régimes visant à «produire de la croissance» et de régimes visant à «produire de la sécurité». Le Québec, écrit-il, «dans les dernières décennies, dérive vers la droite économiquement», mais ce mouvement ne va pas assez vite à son goût. Il évoque, sans étayer sa thèse, «les dégâts engendrés par cet étatisme délirant» et qualifie «la vision du monde gauchiste» qui prévaudrait au Québec de «nouveau despotisme». Il blâme la droite pour «la lenteur de l'apprentissage collectif», elle qui n'a pas su «faire passer son message simplifié et le faire accepter comme un message légitime et crédible». Pamphlet en faveur du néolibéralisme qui se pare d'un style jargonneux, le texte de Paquet affirme, en fait, que la droite, c'est la liberté et que la gauche, c'est l'irresponsabilité. Et dire que ce penseur dénonce les «slogans»!
Sur le même ton, Simard avance que la démocratie majoritaire nuit aux politiques de droite! La majorité des votants étant plutôt pauvre, normal, écrit-il, qu'elle vote pour «des politiques socialisantes de gauche». Mais, se demandera-t-on, si cette majorité reste pauvre, peut-on vraiment affirmer que les politiques dénoncées par Simard sont de gauche et lui profitent? Simard n'a pas le temps de faire dans la nuance et répond que seule «l'ignorance rationnelle» explique que les électeurs ne votent pas à droite puisque «la science économique», évidemment, conclut à l'efficacité de la droite! N'importe quoi...
L'énigme de Québec qui vote Harper et Dumont? D'après Maurice Pinard et Pat Rafail, elle n'aurait rien à voir avec l'âge des électeurs, leur statut socioéconomique ou leur scolarité. Elle s'expliquerait plutôt par le fait que cette région compte beaucoup d'électeurs indécis sur l'axe constitutionnel, méfiants envers la politique et favorables au conservatisme et au néolibéralisme. Sauf qu'on ne saura pas ce qui explique ces particularités...
Dois-je insister sur le fait que j'étais à gauche et que je le reste?
louisco@sympatico.ca
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Droite et démocratie au Québec: enjeux et paradoxes
Sous la direction de Nelson Michaud
Préface d'Alain Juppé
Presses de l'Université Laval
Saint-Nicolas, 2007, 214 pages


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