Redistribuer la richesse dans le but d'en créer

Le «modèle québécois»



Mathieu Laberge, de l'Institut économique de Montréal, a récemment répondu dans ces pages ([«Avec la mondialisation, l'accroissement du niveau de vie passe par la création de richesse»->8007], Le Devoir, 4 août 2007) à un article de Mathieu Dufour, de l'université Dalhousie et du Centre canadien de politiques alternatives ([«Produire avant de redistribuer - Combien de temps?»->7966], Le Devoir, le 1er août 2007).
Il faut tout d'abord dégager ce débat des arguties qui l'encombrent. Malgré tout ce que pourra en dire l'Institut économique de Montréal, il est évident que nous assistons actuellement à une montée considérable des inégalités sociales, qui inverse complètement la tendance ayant prévalu au cours des trois décennies qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale.
Il est vrai que cette montée est moins prononcée au Canada qu'aux États-Unis et que nous n'avons pas (encore) perdu des acquis sociaux importants, comme l'assurance santé universelle. Mais Heisz (2007) a montré que les revenus de marché deviennent de plus en plus inégaux (quelle que soit la source de données qu'on examine : enquêtes, recensements, données fiscales); et nos programmes fiscaux et de transferts ne parviennent plus à contrer cette tendance : le revenu disponible après impôts présentait un coefficient (Gini) d'inégalité de 0,283 en 1979, de 0,277 en 1989 et de 0,315 en 2004 (une valeur Gini de zéro correspondrait à une société parfaitement égalitaire, et une valeur de un à une monopolisation de la totalité du revenu par un seul individu).
Cette situation découle en bonne partie d'une interaction entre facteurs familiaux et économiques : l'écart se creuse sérieusement entre les ménages « biactifs », où les deux conjoints sont fortement scolarisés, et ceux où il n'y a qu'un seul gagne-pain (familles traditionnelles ou familles monoparentales), voire ceux où personne ne peut travailler.
L'écart se creuse également dramatiquement entre les nouveaux « super-riches » et le reste de la population. Entre 1975 et 2000, Saez and Veall (2004) ont montré que le revenu de marché réel avant impôts au Canada s'est accru de 13 % pour l'ensemble des Canadiens. Mais pour le dixième des individus les mieux payés, la hausse au cours de ces 25 ans a été de 28 % ; pour le centième supérieur de la distribution, la hausse a été de 75 %, et pour le millième supérieur de 319 %. Aux Etats-Unis, les présidents directeurs généraux des entreprises majeures gagnaient environ 40 fois le salaire industriel moyen il y a 25 ans ; maintenant, c'est plus de 400 fois ! Et bien sûr, ces individus très puissants réclament à cor et à cri un allègement de la fiscalité et une réduction des services publics ; ils ont bien sûr les moyens de s'en passer, ce qui n'est pas le lot de tous, tant s'en faut. (Evans, 2006).
Faut-il pour autant se ranger directement dans le camp du Centre canadien de politiques alternatives ? Ils ont tout à fait raison d'affirmer que les salaires de l'immense majorité des travailleurs n'ont pas suivi la hausse significative de la productivité de l'économie au cours des trois dernières décennies. Il est vrai qu'il y a là une question de justice sociale importante. Mais de tels efforts de redistribution des revenus ne vont-ils pas compromettre les efforts de développement économique de notre société, comme l'affirme l'Institut économique de Montréal ? N'y a-t-il pas un arbitrage à faire entre équité et efficacité ? Pas du tout !
L'investissement social, clé du développement économique
Comme l'a magistralement montré Lindert (2004), ainsi que de nombreux autres chercheurs comme Swank, Kenworthy ou Osberg, les donnés couvrant tout le XXe siècle indiquent que les dépenses sociales n'ont aucunement pour effet de ralentir la croissance. En fait, comme je l'ai montré avec mon collaborateur Guillaume Boucher (2007), il y a deux moyens d'assurer cette croissance :
- en réduisant les programmes sociaux et les impôts, et en forçant les individus à travailler, quelle que soit leur situation : c'est le « workfare », ou l'aide au conditionnel (Dufour, Boismenu et Noël, 2003)
- ou bien en passant de la notion de dépenses sociales à celle d'investissement social, comme le font les pays scandinaves et certains pays de l'Union européenne.
Il s'agit, dans cette deuxième perspective, d'assurer à tous les citoyens des conditions qui leur permettent de participer au marché du travail en grand nombre et dans les meilleures conditions. Ainsi, les pays scandinaves proposent des services publics universels d'éducation (initiale et continue), de santé (prévention et soins) et de soutien aux familles (congés parentaux, garderies, soins aux personnes âgées et aux malades) qui encouragent une forte participation au marché du travail. Cette forte participation contribue à accroître la productivité de l'économie et permet de lever, intelligemment, les impôts requis pour maintenir ces services.
En d'autres termes, on peut arriver au développement économique par deux cheminements opposés ; mais l'un d'entre eux comporte, en prime, une bonne dose supplémentaire de justice sociale. Il faut donc voir cette dernière non pas seulement comme une question de principe, mais aussi comme une contribution pratique que le développement social peut et doit faire au développement économique. Assurer à tous les citoyens un accès à des services de santé adéquats, à une éducation de qualité, à des services sociaux et familiaux appropriés à leur situation, c'est assurer le développement à long terme de notre économie ; à cela les solutions de marché ne suffisent visiblement pas. En somme, il faut redistribuer la richesse dans le but de la créer.
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Paul Bernard, Professeur de sociologie à l'Université de Montréal et au Centre Léa-Roback sur les inégalités sociales de santé


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