Montréal culturelle : Strasbourg ou Bruxelles d’Amérique ? Petite étude urbaine comparative

Montréal, métropole culturelle

« Peut-être en aucune autre ville le printemps est-il autant le printemps
qu’à Montréal. Ailleurs, il manque le froid excessif, cinq longs mois de
gel et de neige et probablement aussi l’été torride qui, ici, suivra
presque aussitôt le printemps »

Gabrielle Roy, Alexandre Chenevert
« Strasbourg, j’en conclus, est une ville qui peut changer de pays,
changer le nom de ses rues pour une nuit, mais le lieu dit Strasbourg reste
et dicte Strasbourg : Der Ort sagt… »

Jacques Derrida, Penser à Strasbourg

« C'était au temps où Bruxelles rêvait
C'était au temps du cinéma muet
C'était au temps où Bruxelles chantait
C'était au temps où Bruxelles bruxelait »

Jacques Brel, Bruxelles
***
Montréal cherche sa vocation. La concurrence de Toronto comme nouvelle
métropole culturelle du Canada l’affecte de plus en plus. Montréal est-elle
encore une ville culturelle ? Si oui, réussira-t-elle à le prouver et à
reprendre son titre. Nous ne proposerons pas ici de comparer Montréal avec
sa rivale canadienne, mais de comparer Montréal avec deux villes
européennes. Cet article comparera la métropole du Québec avec Strasbourg
et Bruxelles, deux capitales francophones bilingues, afin de voir s’il
n’est pas possible de trouver son destin dans celui des autres… Petit essai de comparaison urbaine prospectif.
Montréal, la métropole du Québec
Montréal est une grande ville d’Amérique particulière et fascinante. Son
centre-ville s’impose depuis longtemps comme le cœur économique du Canada.
Érigée sur les berges du majesteux fleuve Saint-Laurent, l’ancienne
Ville-Marie se présente comme la vitrine francophone de l’Amérique, bien
que l’anglais progresse dans toutes les parties de la ville. S’il s’agit
toujours de la deuxième ville francophone du monde après Paris, en revanche
les ghettos lingustiques se multiplient et le français est vulnérable et
menacé.
Or Montréal, avouons-le, est beaucoup plus qu’une île historique ou
un pôle économique. Montréal continue de s’imposer comme un carrefour
culturel, sportif et scientifique unique en son genre. Sur le plan
culturel, les arts y sont à l’honneur dans les musées et les festivals, et
toute la culture du Québec y fait ses premiers essais avant d’être
exportée. Aussi Montréal - et les visiteurs ne manquent jamais une occasion
de nous le rappeller -, est la capitale gastronomique du Canada. Sur le
plan sportif, c’est à Montréal que le hockey atteint son paroxysme et que
l’une des plus grandes équipes sportives a réalisé ses plus brillants
exploits : les Canadiens de Montréal. Si le hockey a permis à la ville
d’être connue dans toute l’Amérique, mais aussi en Europe, ce sont les Jeux
olympiques de 1976 qui l’ont reconsacrée, après l’Expo universelle de 1967,
ville de renommée internationale. Culturelle et sportive certes, Montréal
est scientifique tout autant. Pôle d’innovation et de développement, elle
accueille dans ses universités des chercheurs du monde entier. Ce n’est
donc pas un hasard si elle détient, en capacité de recherche, le premier
rang canadien pour le nombre de centres (200), de brevets détenus (plus de
700) et de chercheurs (5000). Elle développe des produits d’avant-garde
dans des domaines de pointe et assure sa place dans le réseau des villes
techniquement avancées.
Cela dit, si l’on veut comparer Montréal à d’autres villes du monde, il
faut dire un mot sur sa démographie, ses moyens de transport et sa position
géostratégique. Alors que la population du Québec avoisine désormais les 8
millions d’habitants, le Grand Montréal réunit à lui seul plus de 3
millions d’habitants. C’est ainsi que, sise sur le fleuve entre Québec et
les Grands lacs, au nord de New York et des villes de la
Nouvelle-Angleterre, la ville puise ses forces. Le transport maritime
rattache Montréal aux grands ports mondiaux, mais d’abord à ceux de
l’Ontario. Les conteneurs sont en hausse dans le port de 2,7 % en 2006.
L’aéroport international de Montréal, malgré la fermeture de Mirabel,
permet aux voyageurs d’atterrir chez nous. Une voie de desserte par train
pourrait faciliter le transport des voyageurs vers la ville. Montréal
multiplie les « grappes industrielles », des pôles de compétence, ce qui
inspire l’Union européenne. À l’instar d’autres villes, Montréal possède
son réseau de pistes cyclables, son réseau de transport de surface et son
métro, qui reste l’un des plus propres et sécuritaires du monde. Opéré par
la STM, le métro de Montréal comporte 73 stations. La ville attend son TGV,
lequel la rattacherait avec Québec et New York ou Windsor. Mais il faut le
dire ici : Montréal est une ville qui est incompréhensible si l’on ne tient
pas compte de son climat froid, dont la température moyenne en janvier est
la plus froide de toutes les capitales… à égalité avec Moscou ! Voilà
peut-être pourquoi elle ne possède pas encore de TGV, mais le plus grand
réseau de sous-terrains du monde.
On le voit bien : par sa position et son lieu géographique, Montréal se
comprend encore comme le cœur économique du Québec et une grande ville du
monde. Voyons ce qu’une comparaison avec Strasbourg et Bruxelles, fut-elle
sommaire, peut nous apprendre sur nous-mêmes.
Strasbourg, le carrefour de l’Europe
Pour ceux qui ont déjà voyagé dans l’est de la France, en Alsace, la ville
de Strasbourg ne laisse pas indifférent. Pourquoi ? C’est que Strasbourg
est la capitale alsacienne que les Français et les Allemands se sont
partagée plusieurs fois dans l’histoire ; la ville est devenue un enjeu
stratégique entre l’Allemagne et la France et changea 5 fois de nationalité
en seulement 75 ans ! De par son histoire binationale et biculturelle, la
ville a été l’une des premières dans le développement de la coopération
transfrontalière.
Elle-même sise sur le Rhin, aux limites de la Forêt Noire, Strasbourg a
grandi au cœur des conflits franco-allemands et trouve en son lieu sa
propre identité. Bilingue par les aléas de l’histoire et sa réalité
géographique, la ville Strasbourg, arrosée par l’Ill et connue pour sa
cathédrale gothique et son Université, continue de s’imposer comme le petit
carrefour de l’Europe. Cœur d’une région vinicole et fort gastronomique (il
faut vivre l’expérience du Winstub alsacien), point de passage portuaire
obligé sur le Rhin (8,6 millions de tonnes en 2004), Strasbourg sait
recevoir les visiteurs de partout. Son centre-ville, classé au patrimoine
mondial de l’humanité, possède des tramways ultra-modernes (4 lignes pour
un total de 25 km et 46 stations) et l’un des réseaux cyclables (440 km)
les mieux développés du monde.
Or l’originalité de Strasbourg consiste à favoriser la complémentarité
dans les transports. Cette complémentarité (bus, tram et vélo) fonctionne
aussi avec le TGV, dont la nouvelle ligne « est européenne » fait la fierté
des strasbourgeois puisque Paris s’y connecte en 2h 20. Si elle est une
métropole en devenir, Strasbourg s’impose encore comme une ville
européenne. Siège du Conseil de l’Europe, elle demeure, avec Bruxelles, la
ville des grandes institutions européennes. On retrouve, sur les bords de
l’Ill, l’édifice de la Cour européenne des Droits de l’Homme et le siège
officiel du Parlement européen. Comme le rappelle le philosophe Derrida,
Strasbourg demeure une ville de consensus, la ville parlementaire par
excellence. Par son lieu, il est difficile de ne pas vouloir s’entendre
avec ses voisins européens quand on l'a choisie comme maison. On retrouve,
dans la petite ville du consensus de 306 km2, 451 000 habitants, 30
consulats et 46 ambassades…
Cependant certains voyageurs, sensibles aux grandeurs et aux conflits
linguistiques, diront que comparer Montréal et la capitale de l’Alsace est
inéquitable et que Montréal, pour de nombreuses raisons, ressemble plus à
Bruxelles qu’à Strasbourg, celle-ci étant trop petite pour supporter la
moindre comparaison avec les villes d’Amérique. Voyons voir.

Bruxelles, la ville des réunions européennes
Il est vrai que Bruxelles, à 80% francophone et 20% néerlandophone,
comprenant aussi une petite population allemande, ressemble beaucoup à
Montréal. Construite sur deux solitudes, la capitale d’un pays
officiellement trilingue s’affiche plurilingue. Constituée comme une
enclave francophone dans le nord de la Belgique, au centre de la rencontre
des communautés wallone et flamande, Bruxelles est habituée aux querellles
linguistiques et culturelles. D’ailleurs, les rixes continueront puisque
les jeunes apprennent massivement l’anglais, la nouvelle franca lingua de
l’Union européenne.
Or, au-delà du « problème bruxellois », la région Bruxelles-Capitale n’en
demeure pas moins le cœur de la fédération et de l’Union européenne. Mais
si Bruxelles paraît jouer le rôle de grand village au centre de l’Europe,
la ville demeure le cœur économique et politique du pays. Depuis 1989, la
région Bruxelles-Capitale regroupe 19 communes. Son territoire s’étend sur
162 km2 et compte une population d’un peu plus d’un million d’habitants.
Ici, il ne faudrait pas oublier que Bruxelles offre beaucoup à ses
visiteurs. Avec sa Grand-Place, son petit monument grandement célèbre, ses
musées, ses universités et ses parcs, elle rivalise avec la grande Montréal
et la petite Strasbourg. Ce qui fait le caractère unique de Bruxelles,
c’est la cohabitation entre les vieux édifices en pierre Art déco du XIXe
siècle et les constructions modernes européennes, souvent en verre et en
matériaux composites. Au niveau gastronomique, elle oblige les gourmets à
faire le détour pour goûter ses frites, ses bières, ses moules et ses
chocolats mondialement connus. Mais ce qui place Bruxelles dans une
catégorie à part, ce sont assurément ses institutions européennes.
Depuis 50 ans (Bruxelles avait été choisie siège de la CEE en 1958), elle
regroupe diverses instances européennes. Environ 30 000 personnes y
travaillent provenant des 27 pays membres. Dans le quartier européen, leurs
bureaux occupent 12 millions de mètres carrés. Or parmi les édifices les
plus importants, on comptera les édifices de la Commission européenne, du
Conseil européen et du Parlement. Mais Bruxelles est également le siège
d’institutions internationales. On l’ignore trop souvent, mais elle
accueille pas moins de 120 organisations internationales gouvernementales
et plus de 1 400 organisations internationales non gouvernementales. Avec
ses 159 ambassades et ses 2 500 ambassadeurs, elle est le deuxième siège du
monde des représentations diplomatiques.
Certes, il faut absolument dire un mot sur ses moyens de transport et sa
situation géopolitique. Bruxelles possède un métro et un système de
transport bien développés. La Société de transport (STIB) exploite un
réseau de 3 lignes de métro (39 km), 18 lignes de tramway (128,3 km) et 47
lignes d'autobus (348,8 km). Le métro comporte pour sa part 58 stations.
Mais si Bruxelles se prend pour un État multinational, c’est surtout en
raison de son lieu au cœur de l’Europe. Cela dit, la comparaison urbaine
entre Montréal et Bruxelles nous intéressera pour une autre raison,
peut-être plus importante désormais, à savoir la crise politique qui menace
le pays. Comme le rappelle d’ailleurs le refrain de la chanson de Brel,
Bruxelles est une ville du passé. Le célèbre chanteur aurait-il anticipé
quelque chose ?

Crise politique et partition de la Belgique fédérale ?
En juin dernier, lors des élections fédérales, les résultats ont été très
serrés. Il incombait alors au chef des Chrétiens démocrates flamands, Yves
Leterme, de former un gouvernement de coalition entres les partis
politiques représentés. Mais plus proche des Flamands que des Wallons,
Leterme n’a pas réussi. Cela signifie que la fédération n’a pas de nouveau
gouvernement, que c’est l’ancien qui s’occupe des affaires courantes, et
qu’il revient au roi, Albert II, de dénouer la crise. Ici, demandons-nous
ce qui s’est passé ?

En fait, une impasse grandissante entre les politiciens francophones et
flamands remet en question l’avenir de la Belgique fédérale. « La Belgique,
disait ironiquement Jacques Brel, c'est un terrain vague où des minorités
se disputent au nom de deux cultures qui n'existent pas. » Actuellement,
Bruxelles, par laquelle toute la Belgique tient à un fil, se trouve
enclavée dans la partie néerlandophone du pays. Aussi, on peut dire que la
crise vient du fait que les Flamands, dont l’économie est plus prospère que
la walonne francophone, militent pour une décentralisation plus grande des
pouvoirs de la fédération, ce que refusent les francophones. La montée de
l’extrême droite (le Vlaams Belang) répond au statut quo qui sert de
non-politique.
Ici, les spécialistes de la « belgitude » et des conflits linguistiques
iront de toutes les interprétations. Mais les questions demeurent décisives
: assisterons-nous à une partition de la Belgique fédérale ? Si oui, que se
passera-t-il en Europe ensuite ? Rien n’est impossible. On remarquera la
tendance lourde voulant que les riches tentent de larguer les pauvres et
que la solidarité, à l’intérieur des pays, disparaisse lentement sous les
slogans néolibéraux. Mais peu importe, Bruxelles, la capitale aux 10
paradoxes et 5 menaces pour parler comme le philosophe de l’UCL, Philippe
Van Parijs, se trouvera au cœurs des revendications des deux « solitudes ».
Des questions décisives pour Montréal ?
La comparaison avec les deux villes européennes nous permet de tirer
quelques leçons pour Montréal. En effet, Montréal, toutes choses étant par
ailleurs égales, demeure une capitale moderne. Elle doit être fière de son
potentiel, de ses réalisations et de son économie. La comparaison montre
que notre ville, si on tient compte de sa population, doit innover et
construire davantage. Si elle prend pour modèle Bruxelles, elle devra
prévenir la formation de ghettos et éviter l’étalement urbain. Bruxelles
est menacée par l’enfermement, l’affrontement et le refoulement. Cependant,
elle envisagera dès maintenant, surtout si elle revient sur ses
infrastructures, une plus grande complémentarité dans ses moyens de
transport afin d’éviter les problèmes environnementaux, en imitant cette
fois Strasbourg. Si elle ne reçoit pas le siège de l’ONU et ne retrouve pas
sa Bourse, même pour le carbone, il importe que ses politiciens et ses
hommes d’affaires travaillent ensemble pour en faire une véritable capitale
culturelle.
Aussi, on voit que c’est le lieu qui parle dans le développement d’une
ville. Montréal est une ville d'été et d’hiver qui ne peut pas jouer le
même rôle que Toronto, Atlanta ou Barcelone. Or une ville peut aussi
changer de signification dans l’histoire : elle peut être confrontée à des
défis inédits, comme Berlin (coupée en deux et en quatre) ou Strasbourg
(qui changea de gouvernement plusieurs fois). Majoritairement francophone
mais ouverte et plurielle, il n’est pas dit qu’elle ne glissera pas dans le
camp des villes anglophones, multilingues ou fractionnées bientôt. Cela
dépend de ses outils et de ses politiques d’intégration. Certes, les cartes
« ethniques » et les indicateurs linguistiques décevront les rêveurs de
cosmopolitisme ou les défenseurs de l’idéologie multiculturaliste. Selon les
projections actuelles et contre la sociologie à la mode qui normalise
toutes les exceptions, Montréal, de plus en polarisée, sectorisée et
ghettoïsée selon les langues, les cultures et les richesses, présentera un
tout nouveau visage dans 25 ans environ, vers 2030, c’est-à-dire dans une
génération seulement.
Montréal n’est pas la seule ville aux prises avec une crise linguistique.
Mais est-ce que l’on veut cohabiter en défendant une langue nationale ou
laisser l’un des groupes linguistiques refuser l’apport de la majorité ? Si
la tendance est à l’anglais, comme à Bruxelles, cela signifie-t-il que l’on
doive accepter la chose sans se donner des balises et des normes ?
Montréal, la ville la plus bilingue du Canada, peut tirer profit de ses
capacités, tout en protégeant la langue de la majorité. Mais le
voulons-nous ? Cette question, il faut la poser aujourd’hui, car une
capitale aussi peut être le lieu d’une crise politique majeure. Montréal
connaîtra-t-elle un jour les discussions que l’on tient aujourd’hui à
Bruxelles sur la partition du territoire et la fin d’une jeune fédération ?
Est-il possible de prévenir la division ? Montréal déjouera-t-elle la
volonté anti-démocratioque du partitionisme ? Réussira-t-elle à équilibrer,
au moyen de politiques urbaines, scolaires ou de solidarité, ses quartiers
afin que la relative harmonie continue ? On ajoutera enfin que, au-delà de
la culture, du lieu, de la taille et de la langue, rien n’empêche Montréal
de jouer un véritable rôle politique. Est-ce que Montréal, dans 30 ans, se
présentera comme une Strasbourg ou une Bruxelles en Amérique ?
Réussira-t-elle son pari culturel ou éclatera-t-elle en morceaux ? Mais
répondre à ces questions spéculatives exigerait un autre article…

Dominic DESROCHES

Département de philosophie / Collège Ahuntsic
-- Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) --

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Dominic Desroches est docteur en philosophie de l’Université de Montréal. Il a obtenu des bourses de la Freie Universität Berlin et de l’Albert-Ludwigs Universität de Freiburg (Allemagne) en 1998-1999. Il a fait ses études post-doctorales au Center for Etik og Ret à Copenhague (Danemark) en 2004. En plus d’avoir collaboré à plusieurs revues, il est l’auteur d’articles consacrés à Hamann, Herder, Kierkegaard, Wittgenstein et Lévinas. Il enseigne présentement au Département de philosophie du Collège Ahuntsic à Montréal.





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