Les nouveaux habits de Jean Charest

2006 textes seuls


Le premier ministre entend se servir d'André Boisclair pour hausser sa cote de popularité

Québec - Une fois de plus, le gouvernement Charest est dans les câbles. Une fois de plus, l'insatisfaction de l'électorat, telle que révélée par les derniers coups de sonde, est à son comble. En cette année préélectorale qui s'amorce, le gouvernement libéral tentera de se montrer sous son plus beau jour. Or, pour renverser la vapeur, le premier ministre Jean Charest compte beaucoup sur la faiblesse supposée de son vis-à-vis, André Boisclair.
Il est bon de rappeler qu'en décembre 2004, le gouvernement Charest venait de connaître une légère embellie: le taux d'insatisfaction à son endroit, toujours très élevé, avait diminué de 10 % pour s'établir à 60 %. Après avoir pour ainsi dire stabilisé le patient, on espérait inverser la tendance en 2005. Mais ce répit ne devait durer que le temps d'une chanson, balayé par la décision visant les écoles privées juives et les grèves des étudiants dont on avait réduit les bourses de 103 millions de dollars.
Un an plus tard, le gouvernement Charest suscite l'insatisfaction de 70 % des Québécois, dont 40 % se disent très insatisfaits, du jamais vu, selon le sondage CROP de décembre. La moyenne des taux d'insatisfaction en 2005 est même plus élevée qu'en 2004: 69 % contre 64 %, selon la même maison de sondages. Le gouvernement libéral a battu son propre record en provoquant une crise dans le réseau de garderies en pleine négociation avec les employés du secteur public. Une loi spéciale a ensuite succédé à l'absence de négociation sur les salaires.
Jean Charest a donc voulu mettre tout ça derrière lui, repartir à zéro, comme il souhaitait le faire au début de 2005, une année qui avait justement commencé par un remaniement de son cabinet.
En raison de l'arrivée du député d'Outremont, Raymond Bachand, un remaniement ministériel est donc plus que probable. On peut douter que M. Charest en fasse son ministre des Finances. Comme celui-ci a un rôle important à jouer dans les négociations de nature financière avec Ottawa, on verrait mal cet ancien péquiste, dont on ne sait pas s'il ne voterait OUI lors d'un prochain référendum sur la souveraineté (il a évité de répondre à la question), tenir ce rôle. En revanche, le poste de ministre du Développement économique régional irait comme un gant à cet ancien président-directeur général du Fonds de solidarité des travailleurs du Québec (FTQ). Quant au titulaire actuel de cette charge, le ministre Claude Béchard, il a déjà prouvé sa polyvalence, s'étant auparavant acquitté des fonctions de ministre de l'Emploi et de la Solidarité sociale, puis de ministre de la Famille.
L'actuelle ministre de la Famille, Carole Théberge, ne peut logiquement pas conserver son poste après avoir perdu la confiance de la plupart des parents et des éducatrices des services de garde. Tel un éléphant dans un magasin de porcelaine, elle est aussi apparue à la fin de la session comme la brebis que le gouvernement avait résolu de sacrifier sur l'autel de la joute politique.
À cet égard, même si le gouvernement a adopté sous le bâillon le projet de loi 124 sur les centres de la petite enfance (CPE), rien n'est encore réglé. Cette question poursuivra le gouvernement, qui doit s'entendre sur la mise en oeuvre de sa réorganisation du réseau avec des partenaires pour le moins échaudés.
Autre chose
Mais on veut résolument passer à autre chose. On explique que les dossiers qui devaient être réglés à l'arrivée au pouvoir des libéraux le sont aujourd'hui: ménage dans les sociétés d'État et dans l'aide aux entreprises, négociations avec les employés du secteur public, gestion de la forêt publique. Il ne reste que l'équité salariale, qui devrait connaître un règlement au printemps. «Nous avons atteint notre vitesse de croisière. On a une plus grande liberté d'action», assure-t-on dans l'entourage du premier ministre.
Dans ce contexte, il ne serait guère surprenant de voir Jean Charest profiter du remaniement ministériel pour faire un discours inaugural. Le dernier discours inaugural qu'il avait prononcé en juin 2003 est périmé. Les six travaux annoncés sont accomplis en tout ou en partie, parfois imparfaitement, ou ont été abandonnés. Le premier ministre s'était donné comme objectif de revoir les structures et les programmes gouvernementaux, de revoir aussi les modes d'intervention de l'État dans l'économie, de réorganiser le réseau de la santé et des services sociaux, de procéder à une décentralisation des responsabilités étatiques en faveur des régions, de recentrer le réseau de l'éducation et, enfin, de simplifier et d'alléger le fardeau fiscal.
L'année 2006 va commencer avec un débat sur la place du secteur privé dans le domaine de la santé. Tout de suite après les élections fédérales, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, déposera un document de consultation. Le gouvernement entend se conformer à l'arrêt Chaoulli de la Cour suprême, qui ordonne la levée de l'interdiction pour une personne de se procurer une assurance privée pour des traitements couverts par le régime public. Le but de l'opération consiste à préserver malgré tout l'intégrité du système public. On indique déjà qu'on cherchera à circonscrire le plus possible le recours au financement privé.
La dette
Jean Charest a pris bonne note du sombre constat du groupe des «lucides» qui proposait de réduire la dette de l'État en raison du choc démographique auquel le Québec devra faire face. Aussi, à l'occasion du prochain budget, le premier ministre veut lancer un débat sur l'endettement du Québec, laisse-t-on savoir. Évidemment, parler de l'endettement de l'État n'est guère compatible avec la promesse de diminuer les impôts, autre signe que le gouvernement Charest a définitivement biffé cet engagement électoral.
L'environnement sera aussi à l'ordre du jour. D'une part, le projet de loi sur le développement durable, déposé par le ministre Thomas Mulcair et qui n'a pas été adopté lors de la dernière session, sera étudié en commission parlementaire. D'autre part, le gouvernement doit dévoiler sa stratégie de réduction des émissions de gaz à effet de serre, conformément au protocole de Kyoto.
Le gouvernement Charest voudra ainsi montrer son côté vert. Mais cela ne se fera pas sans quelques contradictions fondamentales. Le gouvernement est en guerre avec les écologistes en ce qui a trait au prolongement de l'autoroute 25. En outre, il continue à protéger l'industrie de la motoneige. «Il n'y a rien de plus québécois que la motoneige», déclarait récemment le ministre de l'Agriculture, Laurent Lessard. Il n'y a rien de plus polluant non plus.
De son côté, le ministre des Ressources naturelles et de la Faune, Pierre Corbeil, doit rendre publique la nouvelle politique énergétique du Québec. Depuis la flambée du prix du pétrole, le portrait d'ensemble a changé. On doit se demander si les bas tarifs d'électricité actuels n'entraîneront pas un déplacement de la demande en énergie: du mazout ou du gaz, les consommateurs seront tentés de passer à l'électricité. Le gouvernement doit aussi statuer sur l'opportunité de construire deux ports méthaniers au Québec.
Le premier ministre doit accoucher au printemps d'une nouvelle politique jeunesse, un dossier qu'il s'est réservé. Des consultations à ce sujet ont pris fin à l'automne.
Mentionnons que le gouvernement ne parle plus de conciliation travail-famille, qui devait faire l'objet d'une politique. Il faut dire qu'il en a déjà plein les bras avec la réorganisation des services de garde, grâce à laquelle il entend économiser quelques dizaines de millions de dollars, ce qui n'est pas assez pour financer de nouvelles mesures significatives en faveur des familles.
Le fédéral
Quel que soit le gouvernement élu à Ottawa, le Québec et les autres provinces réclameront une conférence fédérale-provinciale sur le financement fédéral de l'éducation postsecondaire. Le Conseil de la fédération organisera en février un forum sur le financement de l'éducation postsecondaire. Cet événement auquel la société civile sera conviée est un moyen d'exercer de la pression sur le gouvernement fédéral, qui a jusqu'ici fait la sourde oreille aux revendications des provinces.
Pour faire mentir les sondages - ou du moins inverser cette tendance lourde -, Jean Charest croit détenir une carte maîtresse: André Boisclair. Les libéraux, Jean Charest le premier, se frottaient déjà les mains quand les membres du PQ ont choisi ce candidat plutôt que Pauline Marois. Le premier ministre a confié en fin d'année au Globe and Mail qu'il s'amuserait bien avec André Boisclair en 2006 en exploitant les contradictions que distille le nouveau chef péquiste, que ce soit sur la place du secteur privé dans le domaine de la santé ou sur les vertus de l'accord du Lac-Meech, que les péquistes auraient appuyé à l'époque, au dire de M. Boisclair, ce qui, dans les faits, est faux. Le premier ministre s'attend aussi à ce que le PQ mène la vie dure à son chef et que, à la limite, ce parti chicanier se fractionne. En somme, Jean Charest table sur la faiblesse de ses adversaires péquistes pour mieux paraître en 2006.


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