Les fruits de l’indifférence

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Et voici maintenant le fédéralisme résigné

Le 16 novembre 1885, la pendaison de leur « frère » Louis Riel dans la lointaine Saskatchewan avait poussé 50 000 Montréalais en colère à envahir le Champ-de-Mars. En population, cela équivaudrait aujourd’hui à une manifestation d’un million de personnes.

Malgré ce qui a été perçu comme une véritable trahison du pacte que les Canadiens français croyaient avoir signé en 1867, les générations suivantes ont continué à voir le Canada comme leur patrie et à espérer l’aménagement d’un modus vivendi mutuellement acceptable pour les deux « peuples fondateurs ».

Petit à petit, cet espoir a fait place à la désillusion, puis à l’indifférence. Une majorité des Québécois en sont presque arrivés au point de s’intéresser autant à l’actualité française ou américaine qu’à ce qui se passe dans le reste du pays. Même le combat mené sans relâche par les descendants de Riel pour récupérer les droits dont on les a privés ne soulève plus qu’un intérêt très limité.

« Nous observons la lente séparation de facto du Québec du reste du pays émotivement, spirituellement et intellectuellement », s’alarmait il y a déjà quelques années cet inlassable défenseur de l’unité canadienne qu’était Peter White, qui se désolait de l’absence de toute tentative de rapprochement après le référendum de 1995.

Au même moment, le sénateur Jean-Claude Rivest, vétéran des grandes manoeuvres constitutionnelles de Robert Bourassa, déplorait l’« effacement » du Québec de l’espace politique canadien, dont il avait longtemps dicté l’ordre du jour. Les « deux solitudes » étaient sorties du radar l’une de l’autre. Les antagonismes du passé permettaient à tout le moins de maintenir le contact.


Après l’accord du lac Meech, les Québécois avaient ressenti un véritable sentiment de rejet qui, malgré tous les efforts de M. Bourassa pour gagner du temps et faire baisser la fièvre nationaliste, était venu à un cheveu de les pousser à claquer la porte. Si ce rejet a été si cruellement ressenti à l’époque, c’est qu’il heurtait un désir de réconciliation encore vivace chez plusieurs.

Certes, la souveraineté connaît présentement un creux de vague, notamment chez la jeune génération, mais on ne sent pas pour autant une quelconque envie de revenir à des relations plus intenses avec le Canada. Au contraire, cet éloignement progressif sans rupture brutale semble correspondre le mieux à l’état d’esprit ambiant.

Jean-François Lisée a longtemps défendu l’idée qu’à force de se sentir de moins en moins Canadiens, les Québécois seraient de moins en moins attachés au Canada et, conséquemment, se montreraient plus ouverts à la souveraineté.

Miser sur la transformation du sentiment identitaire exige cependant de la patience. Or, ce sont plutôt les « pressés » qui tiennent actuellement le haut du pavé au PQ. Dans cette course au référendum le plus rapidement possible, le candidat qui prêcherait les vertus de la patience risquerait d’être taxé de tiédeur ou de défaitisme, comme l’a bien compris Bernard Drainville. Faire valoir qu’une fleur ne pousse pas plus vite parce qu’on tire dessus, comme Claude Morin se plaisait à le répéter, serait très mal vu par les temps qui courent, même si les lois de la nature sont difficilement contestables.


Si l’indifférence face au Canada tarde à produire ses fruits, les fédéralistes auraient bien tort d’en conclure que la cause est entendue. Le premier ministre Couillard peut toujours faire ses choux gras du « radicalisme » qu’il reproche aux péquistes, mais l’avenir ne semble guère plus prometteur pour le fédéralisme tout aussi radical que lui-même professe.

Alors qu’à Ottawa, on s’affaire déjà à la préparation des festivités commémoratives du 150e anniversaire de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, M. Couillard n’évoque plus jamais son projet de faire coïncider l’événement avec le retour du Québec dans le giron constitutionnel canadien.

S’il y a peu d’appétit pour une réouverture du dossier au Canada anglais, il n’y en a pas davantage au Québec. La grande affection que le premier ministre éprouve pour le Canada est d’autant moins contagieuse que ce dernier ne manque aucune occasion de démontrer qu’elle n’est pas réciproque.

Le PLQ peut faire élire un gouvernement majoritaire avec 40 % du vote, mais il aurait beaucoup de mal à gagner un référendum sur un projet de constitution auquel s’opposeraient aussi bien la CAQ que le PQ et Québec solidaire. Si les souverainistes ne peuvent pas s’offrir le luxe de perdre un autre référendum, les fédéralistes le peuvent-ils davantage ?

Le problème est qu’avec le passage des années, l’indifférence que le Canada inspire à un nombre grandissant de Québécois ne cesse d’augmenter.


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