Les coûts de Kyoto : Les prétentions de John Baird suscitent la colère

Même la ministre québécoise de l'Environnement l'accuse d'être alarmiste

De Kyoto à Bali


L'étude économique dévoilée hier par le ministre fédéral de l'Environnement, John Baird, a récolté une brochette d'étiquettes des moins flatteuses hier, qui tournaient toutes autour de ses prémisses, jugées «alarmistes», «fausses», «démagogues», «catastrophistes» et «farfelues» de la part de chercheurs et d'environnementalistes.
«Scénario alarmiste», a dit la nouvelle ministre québécoise du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, Line Beauchamp. Mais diplomate, elle a immédiatement atténué ses propos en spécifiant que son collègue fédéral «sonne une alarme sur le fait qu'il y a des impacts économiques à appliquer Kyoto». Mais elle a noté, comme plusieurs, qu'il y aurait aussi des impacts économiques importants à différer la lutte contre le réchauffement du climat. Des impacts qu'elle a qualifiés de «tout aussi importants et sévères», une référence au rapport Stern, un économiste britannique de réputation internationale selon qui il en coûterait 20 fois plus cher à l'économie mondiale de laisser le climat s'emballer à la hausse.
Matthew Bramley, un des chercheurs de l'institut Pembina d'Ottawa, note au départ que l'économie européenne n'a pas vécu la moindre catastrophe économique même si les normes de Kyoto s'appliquent à 5000 grandes entreprises depuis 2005. Au contraire, sa monnaie est plus forte que jamais et certains prédisent que son PIB pourrait devancer cette année ou l'an prochain celui des États-Unis.
Le chercheur ne doute cependant pas de la rigueur des économistes qui ont réalisé l'étude divulguée par le ministre Baird hier. «Mais ils ne pouvaient pas, dit-il, conclure autrement avec les prémisses qui encadraient leur travail. Par exemple, on leur a spécifié que le recours au marché se limiterait à 65 mégatonnes sur les 270 qu'il faudra retrancher au bilan canadien. Or un vrai marché, comme le marché international, situe le prix des crédits d'émissions autour de 15 $ alors que l'étude du ministre en arrive au prix farfelu de 195 $ par tonne d'émissions. C'est 13 fois plus cher que le marché réel et c'est le résultat d'une prémisse aberrante et illogique car les entreprises elles-mêmes réclament un marché ouvert et universel. Son étude précise d'ailleurs explicitement que, si on abaissait le coût des émissions, il en résulterait, et je cite, un coût économique nettement inférieur.»
Le spécialiste de l'institut Pembina rappelle qu'une autre étude fédérale, qui utilisait un marché plus ouvert de crédits, avait conclu en 2002 que le Canada verrait son PIB augmenter avec un plan conforme au protocole. Cette étude prévoyait effectivement une baisse de 0,5 % du PIB de l'Alberta mais des gains ou une neutralité économique pour la plupart des autres provinces.
«Ce que prône aujourd'hui un ministre en titre du gouvernement, c'est de violer le droit international sur la base d'une étude qui détonne avec tout ce qui s'est fait ici et ailleurs dans le monde», conclut le chercheur, scandalisé.
Pour l'écologiste et journaliste David Suzuki, qui prononçait une conférence hier devant le Barreau, les leaders politiques et industriels qui ne luttent pas contre les changements climatiques commettent un crime contre les générations futures et il pourrait être nécessaire de faire appel aux tribunaux pour les forcer à agir, a dit David Suzuki. C'est à son avis le cas du gouvernement de Stephen Harper qui, dans les faits, se prépare par ce genre d'étude contestable à renier les obligations du Canada.
De son côté, Hugo Séguin, du groupe Équiterre, évoque un «scénario catastrophe basé sur des prémisses fausses et démagogiques où il ne manque qu'une épidémie de varicelle, du sirop d'érable à 25 $ le litre et une grosse météorite qui frappe la Terre». Il cite la décision d'hier prise par l'Ontario pour «démontrer que de petits gestes peuvent avoir de grands effets sans impact économique». En interdisant la vente d'ampoules incandescentes, l'Ontario va épargner les rejets d'une grosse centrale thermique ou ceux de 250 000 voitures.
Chez Greenpeace, Joslyn Higginson voit dans ce «tissu d'arguments fallacieux» l'amorce «d'une campagne anti-Kyoto dans le but d'isoler cet enjeu à l'approche d'une campagne électorale». Greenpeace estime qu'une véritable étude économique aurait dû tenir compte des coûts astronomiques de ne rien faire et aussi opposer aux coûts affolants cités par le ministre Baird tous les bénéfices sous forme d'emplois et de développements technologiques qui résulteraient du passage à des filières moins dommageables au climat.
Soit dit en passant, la Norvège, cinquième pays exportateur de pétrole, confirmait hier par la voix de son premier ministre Jens Stoltenberg que ce pays se fixe, non pas de réduire de 70 ou de 80 % ses émissions de gaz à effet de serre d'ici 2050, mais de les éliminer à 100 % pour devenir le premier pays «neutre» en matière de carbone. À plus court terme, la Norvège entend réduire ses émissions de 30 % sous la barre de 1990, alors que l'Europe s'est donné un objectif de réduction de 20 %.
Le Devoir
Avec la collaboration d'Antoine Robitaille et de la Presse canadienne


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