Point chaud

Le monde rural «vit un profond désarroi»

Un sentiment de dépossession afflige les régions, constate la présidente de Solidarité rurale, Claire Bolduc

Actualité québécoise




Louis-Gilles Francoeur - Le monde rural québécois «vit présentement un profond désarroi parce qu'il se sent de plus en plus dépossédé de son territoire», un phénomène dont l'acuité échappe aux habitants des grandes villes et, pour une bonne part, à la classe politique, dont les décisions aggravent souvent le problème.
Tel est le bilan provisoire que tire Claire Bolduc, la présidente de Solidarité rurale, après avoir participé à 22 consultations dans autant de municipalités depuis octobre. Elle complétera sa tournée dans les prochaines semaines en se rendant dans neuf autres villes. De cet effort sortira un rapport adressé à Québec sur «notre future politique nationale de la ruralité».
«Avec une constance étonnante, dit-elle, les gens de toutes les régions nous disent qu'ils n'ont plus leur mot à dire sur l'avenir de leur milieu. Et cela, en milieu agricole, forestier ou minier. Ils ne savent plus si avoir des ressources naturelles, c'est une bénédiction ou une malédiction.»
Pour Claire Bolduc, il est de plus en plus évident que l'arrivée des grandes sociétés commerciales, industrielles ou des promoteurs de tout acabit, attirés par les ressources naturelles, fait en sorte «qu'il n'y a plus rien, sauf des miettes, qui tombe dans les poches des gens de la place. Les gros se servent, transforment le paysage, le village, la vie et s'en vont.»
Elle en donne comme exemple ce promoteur qui a entrepris d'acheter 25 000 hectares de terres agricoles au Témiscamingue. Il cultive les terres en question mais, comme il est d'une taille véritablement industrielle, il négocie ses achats de machinerie directement avec les multinationales. Il n'achète plus chez les marchands locaux qui ont perdu leur clientèle quand celle-ci a vendu sa terre. Il n'achète plus, non plus, ses engrais à la coop locale, mais en gros directement chez le fabricant.
«La nouvelle alinéation, dit-elle, c'est de regarder passer les camions. C'est pas avec ça qu'on revitalise un village. On a beaucoup parlé des Chinois qui voulaient acheter des terres dans la région de Montréal. Mais nous, on est aux prises avec le problème de la spéculation industrielle depuis un an au Témiscamingue. Mais au niveau gouvernemental, on ferme les yeux alors que la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles est totalement mise en échec par les brokers agricoles, qui vont produire ce qui rapporte sur les marchés boursiers, pas pour nourrir le Québec.»
Face à ces forces économiques imparables, «les jeunes, même s'ils le désirent, ne sont plus capables d'acquérir de la terre et de former une relève capable de faire soutenir la vie des villages. En Europe, on ne vend pas la terre. Ici, on laisse faire. Il faut agir contre ces phénomènes avant qu'il ne soit trop tard.»
Elle explique que la transformation du milieu que vivent les ruraux de la rive sud du Québec, aux prises avec l'exploration des gaz de schiste, ressemble à plusieurs égards à ce qu'ont vécu les régions forestières et minières. Les compagnies se servent et laissent un pays mal en point, en échange d'emplois souvent mal rémunérés, et des villages déstructurés par leur départ en catastrophe.
Mais Claire Bolduc ne tarit pas d'éloges pour la résilience et l'implication citoyenne des ruraux qui se battent pour la survie de leur milieu. Comme cette relance de l'usine de Lebel-sur-Quévillon, qui, d'une papetière classique, se transformera en usine de rayonne grâce au dynamisme du maire Gérald Lemoyne.
En forêt
Dans ce secteur, dit-elle, la crise a commencé il y a 15 ans lorsque les communautés ont commencé à éprouver de plus en plus de difficultés à obtenir leur part de la forêt régionale. Ce qui a été le cas, raconte-t-elle, de Chantiers Chibougameau, qui fabrique des poutres de bois avec une technologie de pointe. Mais cette société n'arrive pas à obtenir les quantités de bois dont elle aurait besoin pour répondre à la demande internationale. Elle est aux prises avec le même problème que d'autres au lac Saint-Jean, où Résolu contrôle la plupart des contrats d'aménagement et d'approvisionnement forestier (CAAF).
«Pourtant, explique la présidente de Solidarité rurale, les gens des villages devraient, par leurs élus, être responsables de l'aménagement de leur territoire. Mais en réalité, qu'est-ce qu'ils contrôlent vraiment?»
Ils attendent depuis trop longtemps, dit-elle, cette politique des forêts de proximité que promet Québec. Mais il faut non seulement quelques forêts de proximité, mais que leur taille et leur capacité puissent répondre aux initiatives locales si on veut que cette richesse serve de pivot à la relance des villages ruraux.
Elle s'en prend à la présidente de la Chambre de commerce du Québec, Françoise Bertrand, qui déclarait récemment en commission parlementaire qu'il faut cesser d'investir dans les milieux dévitalisés, où se concentre trop de main-d'oeuvre inutilisée.
«Mais ces gens-là, ce sont du vrai monde! Comment peut-on parler d'eux ainsi. Ils ont fait des choix de vie, s'insurge-t-elle. Des gens fiers qui refusent d'être déracinés malgré les difficultés chroniques avec lesquelles on les laisse se débrouiller. Les communautés dévitalisées, on a plutôt intérêt à les soutenir. C'est plus humain et moins coûteux que de fermer des villages! Qu'on leur donne les moyens de consolider leur milieu de vie et ils vont le faire. En tout cas, si quelqu'un doit fermer un village, c'est aux gens de l'endroit de le décider. À personne d'autre.»
Et les mines?
On a confié aux MRC le soin d'aménager leur territoire. En principe surtout, poursuit Claire Bolduc. En agriculture, dit-elle, c'est un échec avec les problèmes de spéculation et de production aux échelles industrielles. Les rapports Pronovost et Ouimet ont été pratiquement mis sur les tablettes, à son avis, malgré tout le brassage d'idées qu'il ont suscité.»
«On est de plus en plus en face d'un problème d'appropriation de la ressource grâce à des systèmes de contrôle étatique archaïques. Le cas des gaz de schistes l'illustre mieux que tout, dit-elle, car ni les municipalités, ni les MRC ne peuvent protéger ce que les gens du lieu veulent préserver parce qu'il leur ressemble.»
Québec contrôle très peu de choses dans le secteur minier avec les lois actuelles car le système de «claims» permet à n'importe qui de prendre le contrôle d'un milieu, avec la possibilité ultime d'exproprier le propriétaire de la surface du sol, grâce aux règles de l'archaïque Loi des mines. Pensez, dit-elle, au coup fumant du groupe Québec Meilleure Mine, qui a «claimé» le terrain de l'Assemblée nationale et les plaines d'Abraham! Tout comme une société privée a mis la main, sans la moindre intervention de Québec, sur les droits miniers sous... la centrale nucléaire de Gentilly-2!
«Quand les Chinois voient la valeur de nos territoires ruraux, et que nous ne la voyons pas, on a un sérieux problème collectif, conclut Claire Bolduc. C'est comme dans le Grand Nord: on y va en 2012 mais avec les lois et les règles de 1912. Pourtant, là-bas comme ailleurs, les gens croient dans leur milieu et l'aiment profondément. Ils veulent s'investir dedans et ont le droit de le faire. Il est temps qu'on réalise que c'est eux, notre principale ressource naturelle en région.»
***
Claire Bolduc en cinq temps
En 2008, Claire Bolduc a succédé à Jacques Proulx comme présidente de Solidarité rurale. Elle a été membre du comité exécutif de cet organisme de 2002 à 2006 et membre du Conseil interprofessionnel du Québec durant la même période.
De 2005 à 2008, elle a dirigé le Centre de contrôle environnemental du ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP) en Abitibi-Témiscamingue-Nord-du-Québec.
De 1999 à 2005, Claire Bolduc a présidé aux destinées de l'Ordre des agronomes du Québec, une profession qu'elle a pratiquée comme consultante de 1986 à 2005.
De 1983 à 1987, elle a oeuvré dans le domaine de l'enseignement, d'abord comme enseignante puis comme répondante en formation agricole dans sa région d'origine, le Témiscamingue.
Présentement, avec son conjoint et ses quatre enfants, elle exploite un vignoble sur les rives du lac Témiscamingue, probablement le plus septentrional du Québec.


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