Le Canada, poubelle honteuse ?

Par Stéphane Rainville

De Kyoto à Bali


L'image du Canada à l'étranger vient de prendre un sale coup après le dévoilement du plan environnemental adopté par le gouvernement conservateur dirigé par Stephen Harper. Et alors? Le Canada ne contribue que dans une infime proportion aux émissions de gaz à effet de serre, pourquoi le monde devrait-il se soucier des politiques nationales d'un pays moins populeux que l'Algérie? Pourquoi l'annonce de mesures environnementales concrètes s'attire-t-elle les foudres de l'extérieur? Le Canada a peu l'habitude d'occuper l'avant-scène internationale, alors pourquoi se voit-il soudainement mis au pilori par la réputée BBC ou fustigé par l'ancien vice-président américain et futur Prix Nobel de la paix Al Gore?

Certes, les petits plats environnementaux à la sauce vert pâle tiède que préparent les sous-chefs du gouvernement Harper sont infects. Le ministre canadien de l'Environnement, John Baird, proclame à qui veut bien l'entendre que son ragoût de chèvre écologique et de chou économique est un summum d'équilibre. Le même ministre est par contre moins preste à recommander son dessert: un flan mou que David Suzuki, le distingué scientifique, animateur, écologiste et membre de l'Ordre du Canada, a tôt fait de tailler en pièces.
À juste titre, Al Gore qualifie de «fraude totale» le plan vert des conservateurs qui étale sur au-delà d'une décennie une faible réduction du pourcentage des émissions de gaz à effet de serre mais qui, en termes absolus, fera augmenter l'apport total du Canada au réchauffement de la planète.
Pourtant, il n'y a pas lieu de s'alarmer, car en dépit du consensus scientifique sur les causes anthropogéniques du réchauffement climatique, sur l'accélération du réchauffement et sur l'atteinte prochaine de points de non-retour, le plan vert de Harper est appuyé par le milieu industriel canadien, dont la réputation en matière d'écologie, de conscience sociale et d'intérêt collectif n'est plus à faire.
Le Canada: la clef de voûte
Mais encore, pourquoi la communauté internationale s'acharne-t-elle sur le Canada alors que ce pays n'est pas la source principale du réchauffement climatique? Malgré sa faible population et sa réputation écologique bien plus faible encore, le Canada occupe la position de clef de voûte en matière environnementale, et ce, pour deux raisons. D'abord, l'accord de Kyoto correspond à une coalition où le Canada, en vertu de ses hésitations qui irritent ses partenaires plus convaincus, s'arroge le pouvoir de saborder cette entente. L'accord de Kyoto, qui lui-même n'est qu'un premier pas modeste vers une solution climatique, menace d'exploser comme une grenade, et le Canada sera celui qui aura tiré la goupille.
Ensuite, le Canada jouit, à tort bien souvent, d'une réputation de conscience morale du monde. De par son jeune âge et sa faible population, le Canada n'a pas colonisé et n'a pas les moyens de prétendre à l'intervention militaire musclée qui servirait ses intérêts directement comme le font les États-Unis et la Grande-Bretagne en Iraq, par exemple. Le Canada se contente de missions militaires d'appui et de participation substantielle aux organismes internationaux pour y lier des alliances et faire échec à la tendance naturelle d'engloutissement par son puissant voisin du Sud.
Toujours est-il que le Canada représente pour plusieurs un certain modèle à suivre et qu'il est parfois capable d'entraîner dans son sillon plus que son poids ne le laisserait présager. C'est également pourquoi le plan écologique à la sauce vert pâle du gouvernement Harper, peu inspiré et en apparence inoffensif, provoque une réaction en chaîne qui remet sérieusement en cause rien de moins que la capacité de l'humanité à habiter la planète. Si le Canada n'y arrive pas, se disent ceux qui, comme Harper, choisissent de ne pas tenir compte de la question environnementale, à leur péril et au nôtre, comment y arriverons-nous?
L'environnement à la poubelle
Fin politicien, Harper ne retirera jamais officiellement le Canada de Kyoto, à moins que d'autres ne le suivent et n'en partagent le blâme. Bien plus cyniquement, Harper reconnaît en sourdine que le Canada ne respectera jamais ses obligations «kyotales» même si, officiellement, il continue d'y apposer sa signature. S'il faut blâmer quelqu'un, nous dit-on, il faut s'adresser au gouvernement précédent, qui n'a rien fait pendant tant d'années. De facto, le leadership conservateur souscrit au principe selon lequel l'inaction de l'un justifie l'inaction de l'autre à l'heure où l'humanité a peu de temps pour relever le plus grand défi de son histoire.
Le Canada jouit de retombées économiques impressionnantes attribuables à son contrôle sur de vastes ressources naturelles que s'arrachent à prix d'or des pays tels la Chine et l'Inde, dont la montée menace les puissances américaine, japonaise et européennes. Contrairement à plusieurs de ses pairs, le Canada dégage d'immenses surplus budgétaires qui lui permettent de faire des choix et, s'il le souhaitait, de faire le ménage environnemental chez lui et d'investir massivement dans les technologies vertes qu'il pourrait aussi vendre aux intéressés. La réponse du gouvernement Harper, calquée sur celle de la Maison-Blanche, préfère mettre l'environnement à la poubelle afin de maximiser à court terme les revenus d'un petit nombre d'individus sans prendre en compte les pertes astronomiques qu'un climat déréglé imposera au trésor public.
Pour qui le gouvernement Harper travaille-t-il? Pour lui-même, pour les intérêts à court terme du milieu des affaires mais sûrement pas pour le bien-être de la population qu'il est censé servir. J'accuse le gouvernement Harper d'irresponsabilité criminelle en matière environnementale, de duplicité, de malhonnêteté, de laissez-faire et de complaisance alors que nous tous, épris de folie collective et de confort matériel immédiat, détruisons le plus vite possible le seul endroit où nous et nos enfants peuvent habiter. Zachary Richard n'a jamais si bien dit: «Réveille! Réveille!»
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Stéphane Rainville, Professeur en psychologie et en neurosciences de la vision à la North Dakota State University


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