Quand Baird sème le doute

De Kyoto à Bali

Et si John Baird avait raison? L'idée offusque quiconque croit à la nécessité de s'attaquer avec détermination à la réduction des gaz à effet de serre (GES). À cet égard, le Plan vert du gouvernement conservateur est d'ailleurs loin du compte. Comme l'a bien démontré mon collègue Louis-Gilles Francoeur en fin de semaine, le plan Baird est moins ambitieux que celui qu'avait présenté Stéphane Dion au début de 2005. Il coûte un milliard de moins, mais il rate au passage les cibles de Kyoto, il ne garantit pas une diminution absolue des émissions de GES, il renie les engagements du Canada et il en fait un délinquant sur la scène internationale. Ce que le plan Dion ne faisait pas.

On aurait donc pu s'attendre à un tollé généralisé au lendemain de la présentation du plan conservateur. Ce fut le cas parmi les écologistes, mais ce ne fut pas unanime ailleurs. Le doute que M. Baird a passé des mois à semer dans l'esprit des citoyens quant au réalisme du Protocole de Kyoto semble avoir pris racine dans certains milieux. Il suffit, pour le constater, de passer en revue les commentaires publiés dans certains journaux depuis une semaine, tant au Québec qu'ailleurs.
Le scénario catastrophiste présenté il y a deux semaines par M. Baird a atteint, à certains égards, son objectif. Plus que jamais, on voit des gens se demander si, en voulant atteindre Kyoto, on ne risque pas de nuire durement à l'économie et à l'emploi. Le Globe and Mail s'est posé la question en éditorial. Des chroniqueurs, réputés plus conservateurs, ont fait de même. L'étude économique du ministre, qui prenait pour hypothèse l'obligation d'atteindre les cibles de Kyoto en huit mois plutôt qu'en cinq ans, offrait des chiffres percutants dont la crédibilité a pourtant été mise en doute. Mais ils ont aussi été largement repris sans autre critique.
Le plus déroutant est que, il y a à peine deux ans, à peu près personne ne trouvait que le plan Dion était dangereux pour l'économie. On le jugeait trop timide, trop clément pour les pétrolières et le secteur automobile et trop dépendant des fonds publics. Les conservateurs auraient très bien pu le mettre en oeuvre dès leur prise du pouvoir et même accélérer le rythme. Mais, pour cela, il aurait fallu qu'ils prennent au sérieux le danger des changements climatiques. Cela n'avait jamais été le cas, le PC ayant systématiquement fait obstruction à toutes les mesures que les libéraux ont tenté de prendre à ce chapitre.
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Signe supplémentaire de l'absence de sentiment d'urgence au sein du gouvernement Harper, son équipe a, dès son élection, mis au rancart tous les programmes fédéraux concernant les changements climatiques. La ministre Rona Ambrose a aussi prétendu qu'il lui fallait une nouvelle loi pour agir dans le sens qu'elle souhaitait. On connaît la suite. Le projet de loi C-30 a été descendu en flammes. Pour s'en sortir, les conservateurs ont confié le projet de loi à un comité parlementaire, ce qui a eu l'avantage de leur permettre de ne rien faire pendant encore plus longtemps. Et là, soudainement, les voilà qui brandissent un plan sans avoir besoin d'une nouvelle loi. La loi qui était en place à leur arrivée au pouvoir fera l'affaire.
Ces tergiversations ont fait en sorte que le Canada a pris du retard à un des moments les plus cruciaux pour le décollage de son plan de lutte contre les changements climatiques. Ça n'excuse pas les piétinements des libéraux, mais ça montre que les conservateurs étaient encore moins pressés qu'eux. Leur véritable objectif a toujours été un plan «made-in-Canada», en marge de Kyoto. Ils nient avoir retiré le Canada du Protocole parce qu'ils savent que les Canadiens s'y opposeraient, mais c'est exactement là que conduit leur plan.
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Les conservateurs justifient leur approche de deux manières. D'abord, le retard pris par les libéraux a rendu la tâche impossible dans les délais prescrits. Pire, si on décidait de foncer quand même, c'est toute l'économie qui en souffrirait. La prudence s'imposait pour en arriver à un plan offrant un juste équilibre entre les intérêts écologiques et économiques du Canada, aiment répéter M. Baird et ses collègues.
Le plus paradoxal est que les choix des conservateurs risquent d'avoir un impact économique négatif. Le plan Baird, par exemple, va à l'encontre des intérêts économiques des entreprises qui ont déjà fait des efforts. Sans cible absolue de réduction des émissions, elles ne pourront pas vendre leurs crédits d'émission sur leur très lucratif marché européen. Toutes seront confinées au marché canadien et éventuellement nord-américain, où les crédits ont moins de valeur.
Et il y a la participation au Mécanisme de développement propre prévu dans le Protocole, qui permet aux entreprises d'investir dans des projets de réduction des émissions dans des pays en développement. M. Baird, qui semble croire à un protocole à la carte, affirme que les entreprises canadiennes pourront s'en prévaloir mais cela pourrait ne plus être possible après 2012 si le Canada est en infraction par rapport au Protocole.
L'expérience européenne nous enseigne que s'attaquer aux émissions de GES n'est pas synonyme de catastrophe économique. Pareille politique peut être un facteur d'innovation et donc de croissance. Pour les entreprises, ce sont des gains de productivité et des économies d'énergie. Ce que les conservateurs présentent donc comme une approche empreinte de prudence qui concilie économie et environnement est en fait un choix idéologique marqué par un scepticisme toujours bien ancré à l'endroit de la science des changements climatiques et par une foi inébranlable dans un certain laisser-faire économique.
C'est cela que la stratégie de relations publiques adoptée par le ministre Baird a réussi à faire oublier. Et, plan vert pour plan vert, on en vient en fin de compte à une question de confiance en ceux qui les mettent de l'avant. M. Baird ne l'inspire pas encore, mais il est parvenu à semer le doute.
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mcornellier@ledevoir.com


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