Le mirage du statu quo : un risque pour nos droits et libertés

Les Québécois veulent-ils du Canada de plus en plus intolérant que nous propose Harper ?

Chronique de Louis Lapointe

Les analystes politiques l'ont tous rapporté, la donne politique a beaucoup changé au Québec au cours des deux dernières années. Le scandale des commandites a fait son oeuvre et préparé le terrain à la démobilisation politique. Bien qu'en apparence ce sont les libéraux qui semblent avoir le plus souffert de ce scandale, je dirais plutôt que ce sont les grands projets mobilisateurs qui ont le plus écopé. L'indépendance du Québec est un exemple. Pour conjurer cette conjoncture, il faut d'abord la comprendre.
Les Québécois sont nombreux à ne plus faire confiance au PQ dans sa quête de l'indépendance. Ils se disent : pouvons-nous faire confiance aux politiciens pour un aussi vaste chantier ? Mais ce n'est pas seulement de l'indépendance dont il est question, c'est de toute la classe politique. Pouvons-nous faire confiance aux politiciens qui ont laissé faire le scandale des commandites, nous ont imposé les fusions et les défusions municipales, ont gaspillé l'argent des Canadiens dans le registre des armes à feu, n'ont pas contrôlé les dépenses dans le chantier de la Gaspésia, ont gaspillé 2 milliards de nos économies dans l'achat de Vidéotron par Québécor. Les Canadiens se posent les mêmes questions au sujet de leurs politiciens qui ont laissé les dirigeants de Nortel saccager l'économie canadienne sans aucune poursuite, alors que dans l'affaire ENRON, dont les pertes sont moins importantes, les Américains ont pris bien soin de traduire les principaux responsables devant les tribunaux. La récente affaire Norbourg met en lumière l'incompétence de l'autorité des marchés financiers qui a laissé Vincent Lacroix continuer à frauder ses clients pendant tout le temps qu'a duré l'enquête, soit près de 18 mois. Qu'elle soit fédéraliste ou indépendantiste, la classe politique est en observation.
J'ai eu la chance de parler à de nombreux citoyens de mon comté lors de la dernière campagne électorale fédérale. Dans bien des cas, les gens que j'abordais me répondaient que cette fois-ci, ils iraient avec les conservateurs, car ils n'avaient plus confiance à ceux qui avaient construit leurs carrières politiques sur l'opposition "Fédéraliste-Indépendantiste". Plusieurs estimaient que ces "idéologies" avaient donné ouverture aux pires scandales. Ils se sentaient floués. Comme si on pouvait faire n'importe quoi au nom du fédéralisme ou de l'indépendance. Aujourd'hui, les électeurs québécois constatent que le remède n'était pas le bon, ils commencent à comprendre la teneur et la portée du projet du Gouvernement conservateur de Harper.
Pour cette raison, ils sont aujourd'hui plus nombreux à s'intéresser à qui se passe dans le ROC et à assister au repositionnement idéologique des forces en présence. Ce que cherchent à accomplir les conservateurs, c'est l'établissement de nouvelles valeurs canadiennes plus à droite. Les conservateurs de Mulroney, pourtant majoritaires à l'époque, avaient dû reculer sur certaines mesures impopulaires. Souvenez-vous de cette "petite vieille" qui accusait Mulroney de s'en prendre aux vieux. Il avait dû s'adapter et reculer sur la question des pensions de vieillesse. La société canadienne n'était pas encore prête pour de grands changements. Depuis, elle a évolué et est aujourd'hui moins homogène et plus éclatée. Il est donc plus difficile de compter sur des groupes suffisamment organisés pour contrer le gouvernement sur des questions fondamentales. On le voit bien, les conservateurs de Harper n'ont ni l'intention de reculer ou de s'adapter.
Leur cause, celle qu'ils plaident chaque jour à la Chambre des Communes, est déjà entendue. Ce n'est pas l'engagement militaire du Canada en Afghanistan qu'ils défendent, c'est le militarisme canadien. Leur objectif est d'augmenter considérablement les dépenses militaires canadiennes en faisant la démonstration que ça ne fait de mal à personne. Le sénat canadien, composé majoritairement de libéraux, est maintenant infecté par cette idée.
Il en est de même du registre des armes à feu, où ce n'est pas du registre dont il est question, mais du droit de posséder librement des armes.
Dans le cas des garderies, ce n'est pas le droit de la femme d'élever ses enfants à la maison qui est en cause, c'est le droit des "hommes" de garder leurs femmes à la maison pour s'occuper des enfants. S'il n'y a pas de garderies, il sera difficile pour plusieurs d'entre elles de s'affranchir, sauf les plus riches.
La même logique s'applique pour l'environnement. C'est moins l'incapacité d'atteindre les objectifs de Kyoto que le droit de s'enrichir sans assumer les coûts environnementaux qui est en cause.
Le gouvernement Harper souhaite démontrer aux Canadiens et aux Québécois que ces modifications ne sont pas fondamentales parce qu'elles n'ont pas de conséquences négatives sur la vie quotidienne des Canadiens. Au contraire, elles sont bénéfiques. La confiance ainsi suscitée pourrait leur permettre de devenir majoritaires à la prochaine élection. Ils pourraient enfin aborder les questions qui leur tiennent le plus à coeur :
- augmentation dramatique des dépenses militaires dans le contexte d'une plus grande participation dans NORAD.
- investissements massifs dans l'exploration et l'exploitation pétrolière et gazière à l'échelle du Canada, faisant miroiter les avantages du modèle albertain. Dans cette perspective, on peut même imaginer un pacte sur l'eau avec les Américains.
- dans le contexte de l'augmentation de la valeur du dollar canadien, rationalisions des dépenses sociales dans un souci d'une plus grande compétitivité du Canada à l'échelle mondiale.
- assouplissement de tous les programmes sociaux canadiens, dont celui sur la santé afin de mieux respecter les compétences de toutes les provinces, avec pour conséquences, la promotion d'une médecine à deux vitesses.
En fait, l'objectif de Harper est de taire les débats à court terme, afin de gagner la confiance des Canadiens et des Québécois, en donnant l'illusion d'un bon gouvernement, dans l'objectif de remporter majoritairement les prochaines élections. Les Québécois veulent-ils du Canada de plus en plus intolérant que nous propose Harper ?
***
Dans cette perspective, Pauline Marois et le Parti Québécois doivent absolument jouer la carte de l'intolérance des conservateurs de Harper s'ils veulent gagner la prochaine élection provinciale. Il faut être pragmatique, le Bloc et le PQ sont les mieux positionnés pour stopper les progrès de la droite au Québec et au Canada. Pauline Marois doit donc faire campagne contre le Canada de Stephen Harper, celui que Jean Charest supporte. Elle doit faire porter le débat sur le pays que nous voulons. Voulons-nous le Québec ouvert que nous propose le PQ ou le Canada frileux de Stephen Harper que le gouvernement de Jean Charest supporte?
Puisque Pauline Marois est hésitante à faire porter la prochaine campagne électorale sur le bilan de Charest, ni sur un référendum portant sur la souveraineté, sa seule chance de gagner les prochaines élections est de faire campagne sur le Canada de Stephen Harper dont les Québécois ne veulent pas. En 1998, Bouchard avait connu beaucoup de succès en associant Charest à Harris. Le scénario pourrait très bien se répéter lors de la prochaine campagne électorale québécoise et l'élection pourrait être gagnée par celui qui se distancera le plus de Stephne Harper. Concrètement, Pauline Marois est la seule à pouvoir gagner à ce jeu, puisque Jean Charest peut difficilement critiquer Stephen Harper, il a besoin de son appui pour régler la question du pouvoir fédéral de dépenser. Mario Dumont ne peut, lui non plus, critiquer un premier ministre canadien auquel s'identifie une bonne partie de sa base militante.
Pauline Marois doit donc démoniser Stephen Harper et son gouvernement et y associer Jean Charest. Elle n'aura pas besoin d'investir beaucoup d'efforts pour atteindre cet objectif, Stephen Harper réussit très bien seul sans l'aide de personne dans cette entreprise et les journalistes de tous les médias sont nombreux à dénoncer les « fanatiques » de son parti. Pauline Marois n'aura donc qu'à tirer profit de toutes les bêtises de Harper en y associant Jean Charest. À tous les journalistes qui lui poseront la question du référendum, elle n'aura qu'à répondre que le vrai débat, qu'il s'agisse d'une élection ou d'un référendum, porte d'abord sur le pays où les Québécois veulent vivre : le Canada de Stephen Harper que défend Jean Charest ou le Québec ouvert, moderne et prospère qu'elle propose.
Les Québécois veulent-ils d'un gouvernement libéral à la solde des conservateurs ou d'un pays où les droits et libertés priment, Pauline Marois étant le symbole de cette tolérance des Québécois qui l'ont portée à la tête de leur parti. Elle doit se présenter comme un futur chef d'État et faire comprendre à tous les Québécois que la réélection du PLQ est un premier pas vers la réélection d'un gouvernement majoritaire à Ottawa avec les nombreux risques que cela comporte. Elle doit dénoncer le mirage du statu quo que propose Jean Charest, qui masque l'éventualité d'un dangereux recul de nos droits et libertés sous la gouverne des conservateurs majoritaires à Ottawa. Dans un Québec libre, les droits et libertés ne seront jamais menacés comme ils le sont actuellement au Canada. Elle doit le dire haut et faire de chacun des Québécois des témoins de cet engagement : « Le Québec sera une terre de paix où tous seront libres, j'en prends l'engagement solennel. ».
Au «gouvernement responsable pour un avenir meilleur » que proposera sans doute Jean Charest aux Québécois, les stratèges du Parti Québécois devront opposer le « Pays où tous les Québécois veulent vivre libres », le pays dont rêvent Michel Tremblay et Robert Lepage.
Louis Lapointe
Brossard

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Chroniqueur et avocat à la retraite, l'auteur a été directeur de l'École du Barreau du Québec, cadre universitaire, administrateur d'un établissement du réseau de la santé et des services sociaux et administrateur de fondation.





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