Penser le Québec

Le gala des masques

Hypocrisies, double discours et personnes masquées sur la scène politique

Crise sociale - printemps 2012 - comprendre la crise

« Personne ne peut porter longtemps le masque »
_ Sénèque

La crise prend désormais des proportions inouïes. Qui aurait pu prédire, il y a trois mois, que le capitaine Charest verrait sa ministre de l’Éducation quitter le navire pendant la tempête à laquelle elle a si activement contribué ? Qui aurait pu dire, en effet, que le navire libéral allait perdre un membre influent de son « poste de commande » avant la fin des demandes d’injonctions ? Le vaisseau amiral, qui ne jure que par le Nord, avait mal évalué les variations du climat politique. Il voit, en ce début de mai, son personnel douter de lui-même. Il est en crise profonde. Il montre des signes visibles de fatigue, d’exaspération, de faiblesse et semble avoir perdu son arrogance. Il n’est pas interdit de penser qu’il est en passe de perdre la face ! Les masques tombent et l’ironie est totale : la grève, qui ne devait toucher, selon les vœux de l’ancienne ministre de l’Éducation, que les étudiants au carré rouge, commence à faire des victimes un peu plus « importantes ». Dans sa comédie d’erreurs, les libéraux ne sont plus crédibles : en mettant en scène une martyre – l’isolée du caucus, madame Beauchamp –, veulent-ils nous faire rire ou pleurer ? Celle qui, semblable à une maîtresse d’école éprise d’astrologie, menaçait, sermonnait les étudiants et prédisait que la session serait annulée après Pâques, est aujourd’hui celle qui, confrontée au double discours de son équipage, décide de partir. Madame Beauchamp démissionne. Elle quitte le navire à la dérive.
Ce texte veut comprendre la grève à partir de ses masques. Il ne dit pas que tout est masqué, qu’il n’y a jamais de transparence, mais que la politique est un lieu de pouvoir où la présentation des enjeux implique une mise en scène, donc indirectement des costumes et des masques. Dans une société invisible et complexe, il est difficile de bien comprendre qui fait quoi. Ce texte montre qu’il est plus difficile qu’il n’y paraît à première vue de porter le masque ; que le théâtre politique et la rue qui le remet en question ne sont pas pour tout le monde. Le masque est une épreuve. Quand on réfléchit aux négociations, à la démission de la ministre de l’Éducation, mais aussi aux injonctions et aux stratégies de la ville de Montréal pour contrôler toutes les manifestations futures, on réalise que les masques, qui ne sont pas toujours portés par ceux que l’on pense, résument bien le développement de la grève étudiante 2012.
Un simulacre de négociation ?
Tout d’abord, on rappellera que le gouvernement refusait de rencontrer les leaders étudiants jusqu’à ce que la pression sociale devienne trop forte. Il a organisé le sommet du désespoir en invitant de grandes personnalités, des masques bien connus de la dramatique politique québécoise, à savoir les chefs syndicaux et les membres de la CREPUQ, mais sans que ce carnaval ne porte ses fruits. Ce que l’on ne dit jamais, c’est que les négociations étaient bien mal menées et que l’ « entente » était de la poudre aux yeux. On jouait sur les bords d’une scène car le gouvernement et les étudiants ne pouvaient se rejoindre au centre. L’entente signée était apparence, simulacre, une stratégie pour galvaniser les troupes libérales en congrès. Voulait-on s’entendre vraiment ? Le différend n’était-il pas trop profond, insondable ? La suite était écrite : très rapidement, la mauvaise mise en scène des libéraux a envenimé le conflit.
Les scènes d’horreur se multiplient : l’émeute de Victoriaville et les portes de collèges !
Si le gouvernement développait sa stratégie média, changeait le sens des mots et se comportait de manière paternaliste et triomphante face à des adultes indignés, l’illusion de sa gouvernance allait tomber à Victoriaville. Car c’est sur le terrain vague du Victorin que les manifestants affronteraient la police, des hommes armés, masqués et casqués. D’un côté, on trouverait les jeunes indignés obligés de remonter leurs foulards pour respirer sans air, alors que de l’autre, engagées par l’État policier pour « trapper » les étudiants morts-vivants, les forces de l’ordre baisseraient la visière et chargeraient les trouble-fêtes. On connaît la suite de ce film de série B : de nombreuses personnes blessées dans la pièce d’un gouvernement qui se moque de ses policiers, mais aussi de la population prise en otage dans la crise.
Les scènes d’horreur sont appelées à se multiplier encore puisque certains étudiants demandent et obtiennent des injonctions, c’est-à-dire des privilèges contre la vie en société. L’idée est trop simple : entrer dans les collèges par la force et ce, contre la volonté démocratique des associations étudiantes. Sans surprise : comme au Collège Rosemont et au cégep Lionel-Groulx, ce matin, les rouges allaient défendre leur vote, de sorte que la violence, cautionnée par certaines directions d’établissement, effrayées devant l’épouvantail des poursuites judiciaires, devienne une composante inhérente de la politique du gouvernement.
Sur ces scènes traumatisantes, ces scènes de guerre, des manifestants masqués face à des policiers casqués, masqués, avec matricules.
Coup de théâtre : la ministre quitte subitement la mascarade…
Alors que tous espéraient une sortie de crise, le capitaine annonçait, le lundi 14 mai, que désormais, plus rien ne sera pareil. « Que les choses allaient changer », disait-il. Peu de temps après, la conférence de presse nous apprenait le départ de Line Beauchamp de la vie politique et le retour surprise, au Ministère de l’Éducation, de Michelle Courchesne, elle qui connaît bien le décor puisqu’elle a occupé cette fonction avant la démissionnaire.
Or comment interpréter ce changement soudain ? Ce remplacement de rôle ? Était-ce pure diversion ? Simple hypocrisie libérale ? Une tentative pour manipuler des sentiments déjà exacerbés par treize semaines de grève ? Madame Beauchamp, visiblement fatiguée, avait-elle des squelettes dans le placard depuis l’organisation de ses soupers bénéfices ? Pourquoi quitter à ce moment-ci la mascarade ? Que de questions, peu de réponses pour l’instant. Mais qui, ici, peut croire sur parole les députés de la gouvernance libérale ? Peu importe. Nous assistons à un changement majeur dans la distribution des rôles, ce qui aura des répercussions sur la perception de la population.
À bas les masques ! Ou la ville de Montréal en manque de contrôle…
Un nouvel acte, dans notre drame politique, s’est amorcé avec le désir d’abolir le port du masque au cœur des manifestations citoyennes. Alors que le rideau médiatique s’est baissé durant une semaine, favorisant les éteignoirs de toute nature, la ville de Montréal en a profité pour élaborer un projet de loi obligeant les indignés à se dénuder publiquement ; pour elle, il faut voir le visage, un peu comme si le masque alimentait le terrorisme. La Ville, qui ne se sent pas en contrôle de la situation, préfère le masque des politiciens aux masques des manifestants...

Plus concrètement, on veut que les marcheurs éprouvent de la difficulté à respirer lorsque la police déclare la manifestation « illégale ». La Ville veut en effet voir des figures nues et connaître les parcours d’avance, elle veut tout contrôler, même si rien n’oblige les marcheurs à divulguer leurs intentions et à sourire à la cavalerie. Elle veut une démocratie renforcée et une rue libre. Elle veut des marches insipides, si pacifiques qu’il ne serait plus utile de les couvrir par les médias. Elle veut que la ville dorme, dorme sans gaz, qu’il fasse bon vivre dans la capitale de l’humour et que les touristes ne soient pas incommodés par les gaz et les bombes lacrymogènes.
Fatiguée de ramasser le verre cassé, la Ville a décrété que l’expression populaire, la désobéissance civile et la démocratie n’iraient plus de pairs désormais. Non seulement les manifestants se sont-ils déjà mis à nu, tant physiquement qu’intellectuellement, mais cette censure théâtrale, à l’image du dramaturge qui ne se laisse rien imposer à long terme, ne peut que les inciter à user de stratagèmes subtils pour faire valoir leur droit de manière créative. S’ils protestent pour une cause positive, enveloppés par l’espoir d’une avancée imminente en société, ne vaudrait-il pas mieux, pourtant, que ce soit dans une atmosphère festive ? Si on assiste impuissant à la mascarade des libéraux depuis trois mois, pourquoi ne pas tolérer le carnaval, le bal masqué, des étudiants ?
N’en déplaise au premier magistrat de la ville : les véritables masques – de chair ceux-là – se trouvent du côté des politiques montréalaise et québécoise, là où l’on cherche à imposer des amendes, des menaces d’emprisonnement à ceux qui ne marchent pas droit dans leur lutte pour un avenir florissant. Les manifestants, certes, ne sont pas dupes : ils savent eux aussi démasquer les politiciens qui se cachent derrière les doubles discours renforcés par le néolibéralisme qui menace la liberté collective. Il reste à souhaiter que la liberté d’expression se montre plus forte que toutes ces tentatives répressives, récentes et à venir, des politiciens en manque de contrôle.
Changement d’identité : les étudiants pirates sont maintenant appelés « terroristes »
Au début de la crise, rappelons-le, le gouvernement croyait avoir affaire à des étudiants frivoles et insignifiants. Ils avaient déjà revendiqué, mais sans grand succès, ce qui apaisait les politiciens libéraux. Or, en automne dernier, les étudiants se sont de nouveau regroupés, plus déterminés que jamais à lutter contre l’idéologie de ceux qui les méprisaient. Las de n’être pas pris au sérieux, ils ont redoublé d’ardeur, devenant des manifestants au regard de l’État. En guise de réponse, les autorités se sont acharnées sur la jeunesse active. Par la force des choses, le masque du manifestant a fini par tomber, révélant ainsi la figure du pirate qui sommeillait au fond de chacun.
L’ultime transformation a fini par s‘opérer tant le gouvernement a laissé traîner. Les pirates ont dénoué le foulard qui couvrait leur crâne pour aussitôt dissimuler leur visage ; après quoi ils se sont engouffrés dans les stations de métro pour y empester l’air avec des gaz lacrymogènes. En moins de deux, une nouvelle « identité » leur a été inculquée par les politiciens et les médias. Ils ne sont maintenant rien moins que des « terroristes » ! Non plus des étudiants, ni même des manifestants ou des pirates : de purs « dangers publics » selon les autorités. Ainsi se livreraient-ils à des actes de violence inspirant la méfiance de ceux qui comprennent peu la crise. Qu’importe que l’unique résultat de leurs manœuvres – les seuls souhaités par les agents « terroristes » – n’ait été que le retard d’une ou deux heures des usagers de la STM à leur travail ? L’important est que, vu la perte économique, ils soient perçus comme des « terroristes » et que l’on ne puisse pas négocier avec pareille engeance.
Voilà donc, aux yeux des libéraux, le nouveau masque de la jeunesse militante. Quant aux politiciens au pouvoir, ils se vantent d’être transparents depuis les débuts de la crise ; sans oublier leur prétendue ouverture alors qu’ils ont laissé de manière insouciante leur bateau dériver vers l’orage estudiantine. Et pourtant, il est clair qu’ils improvisent leurs mensonges à mesure que le temps s’écoule, question d’éviter la suffocation à venir – non plus celle d’un naufrage face à des pirates, mais bien celle des vapeurs arracheuses de larmes provoquées par les « terroristes ». Les libéraux ont beau « taxer » la jeunesse de mots plus dépréciatifs les uns que les autres, ne portent-ils pas eux-mêmes le masque de l’hypocrisie ? Nous en saurons plus bientôt car, avec le nouveau masque de la ministre Michelle Courchesne, les perturbations et l’échec des négociations, il se peut qu’une loi spéciale s’avance masquée…
Dominic Desroches, professeur de philosophie / Ahuntsic
David Hébert, étudiant à la maîtrise / Université de Montréal
Article à paraître sous peu sur Politicoglobe.com

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Dominic Desroches est docteur en philosophie de l’Université de Montréal. Il a obtenu des bourses de la Freie Universität Berlin et de l’Albert-Ludwigs Universität de Freiburg (Allemagne) en 1998-1999. Il a fait ses études post-doctorales au Center for Etik og Ret à Copenhague (Danemark) en 2004. En plus d’avoir collaboré à plusieurs revues, il est l’auteur d’articles consacrés à Hamann, Herder, Kierkegaard, Wittgenstein et Lévinas. Il enseigne présentement au Département de philosophie du Collège Ahuntsic à Montréal.





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