Le Far West

Langue française — la « dynamique du déclin »

Il y a les bonnes intentions et il y a les gestes concrets, qui permettent d'en mesurer la sincérité. Les mesures de nature strictement incitatives pour renforcer le français au travail, que la ministre responsable de la Charte de la langue française, Christine St-Pierre, a annoncées la semaine dernière, s'apparentent plutôt à des voeux pieux.
Le débat sur l'intégration de l'hôpital de Lachine au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), sans égard à ses conséquences sur le plan linguistique, constitue un test beaucoup plus révélateur de la détermination du gouvernement Charest.
La convention de prise en charge approuvée le 10 mars dernier par l'Agence de la santé et des services sociaux de Montréal prévoit que le statut d'organisme bilingue dont bénéficie le CUSM en vertu de l'article 29.1 de la loi 101 ne sera aucunement modifié par l'absorption de l'hôpital de Lachine. En revanche, ce dernier ne bénéficiera d'aucune garantie qu'il ne se transformera pas progressivement en établissement bilingue lui aussi.
Les démarches faites par les syndicats représentant les employés de l'hôpital, de même que par les médecins, qui réclamaient le maintien de son autonomie administrative, sont demeurées lettre morte. La proposition présentée en décembre par le CUSM, qui devait en principe être négociable, a été acceptée telle quelle.
Si l'on se fie à ses récentes interventions sur le sujet, il ne faut pas trop compter sur le ministre de la Santé, Philippe Couillard, pour modifier le cours de choses. Il a joué les vierges offensées, le mois dernier, à l'Assemblée nationale, quand le député péquiste de Marie-Victorin, Bernard Drainville, a parlé d'un «Monfort à Montréal», dénonçant cette «détestable habitude du PQ de tout ramener à la langue».
Pourtant, le 13 juin 2007, en commission parlementaire, M. Couillard avait lui-même reconnu l'importance de la dimension linguistique. «Pour la partie de la population francophone de l'ouest de l'île, il y a un élément d'identification, un élément qui augmente encore plus le statut communautaire du centre hospitalier dans leur esprit [...] C'est certain que la langue entre en considération.»
D'ailleurs, la Loi sur les agences de développement de réseaux locaux de services de santé et de services sociaux prévoit que les regroupements doivent tenir compte des «caractéristiques socio-culturelles, ethnoculturelles ou linguistiques de la clientèle desservie».
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Du point de vue du CUSM, les avantages d'une intégration complète sont évidents. Il aurait ainsi toute la latitude pour réorganiser l'hôpital de Lachine à sa guise. Même parmi les opposants, certains concèdent qu'il n'est pas réaliste de vouloir lui conserver sa mission communautaire originelle et que son avenir est dans une plus grande spécialisation.
Il est vrai que l'hôpital Saint Mary's a pu conserver un conseil d'administration autonome en étant simplement affilié au CUSM. Même s'il s'agit d'un établissement plus important que Lachine, il y a là une discrimination qui se défend peut-être d'un point de vue technocratique, mais qui est politiquement difficile à défendre.
Déjà, plusieurs trouvent que McGill jouit d'un traitement privilégié par rapport au poids de la communauté anglo-montréalaise. L'occasion aurait été belle de proposer un modèle de partenariat plus harmonieux.
Au Montreal Children's Hospital, où l'intégration au CUSM ne faisait pas l'unanimité non plus, la solution a été de créer un comité consultatif auquel siègent des représentants de la communauté, mais la question culturelle et linguistique ne se posait pas.
En juin dernier, M. Couillard n'excluait pas que la solution au problème puisse être de «redonner de l'autonomie» à Lachine. «On souhaiterait que les gens s'entendent ensemble [...] Si l'on se rend compte que la nature humaine fait en sorte que ce n'est pas possible, on trouvera une autre solution et on l'appliquera.»
Bon nombre de Montréalais estiment que trente ans après l'adoption de la loi 101, la métropole demeure encore trop peu française. C'est encore plus vrai pour les 140 000 francophones de l'ouest de l'île, qui ont parfois l'impression de vivre dans le Far West. Sauf à l'hôpital de Lachine, l'accès à des soins en français demeure problématique.
Bien sûr, tout ne deviendra pas bilingue du jour au lendemain, mais il y aura inévitablement un glissement. À partir du moment où certaines unités d'accréditation syndicale seront fusionnées à celles du CUSM ou simplement abolies, certains postes qui ne nécessitaient pas la maîtrise de l'anglais pourraient un jour l'exiger. Le phénomène de la «supplantation» risque également de favoriser la progression du bilinguisme.
Il y a aussi une question de culture médicale, qui a été maintes fois invoquée pour justifier la présence de deux centres hospitaliers universitaires à Montréal. L'hôpital de Lachine a développé une grande expertise en ophtalmologie, sur laquelle mise le CUSM. La plupart des spécialistes en ophtalmologie de l'hôpital de Lachine sont cependant affiliés au CHUM.
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En juin 2007, l'Assemblée nationale avait adopté à l'unanimité une motion soulignant «son statut unique dans l'Ouest de Montréal, en particulier pour les francophones, en y maintenant des services hospitaliers spécialisés».
Malgré leurs efforts, les opposants à l'intégration au CUSM n'ont cependant pas réussi à provoquer un mouvement comparable à ce qui s'était produit dans le cas de l'hôpital Montfort. Alors que la communauté franco-ontarienne s'était levée d'un bloc, une bonne partie de la communauté lachinoise, y compris les élites municipales, s'est ralliée au projet.
Le ton risque de monter si la fusion est officiellement décrétée par le Conseil des ministres. Jusqu'à présent, les organismes de défense de la langue française n'ont pas réussi à canaliser l'inquiétude soulevée par les études publiées au cours des derniers mois. L'hôpital de Lachine pourrait toutefois devenir le symbole du laisser-faire du gouvernement Charest en matière linguistique.
À la veille du déclenchement de deux élections partielles dans Bourget et Pointe-aux-Trembles, il est également probable qu'aucun des deux partis d'opposition ne voudra laisser à l'autre le monopole de la vertu patriotique.
mdavid@ledevoir.com


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